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Comment devenir possesseur d’une parcelle de terre à Canaan ?

La dynamique de l’appropriation des terres n’est pas toujours explicitement relatée à Canaan. Au cours des entretiens, c’est un sujet la plupart du temps occulté ou alors abordé partiellement. On peut entendre partout : « les responsables d’organisations communautaires ont facilité progressivement et de manière désintéressée l’implantation des déplacés du 12 janvier 2010 dans la zone ». Si cette affirmation n’est pas fausse, elle reste pourtant très partielle. La question foncière recouvre en effet des enjeux importants. Les différents fragments d’informations récoltées sur le terrain permettent d’appréhender une question foncière dynamique et évolutive. À travers cette analyse nous en avons élucidé trois aspects : la libre implantation où chacun occupe le périmètre qui lui paraît nécessaire, l’accaparement des terres par un ensemble de spéculateurs et la constitution présentement de ce qui s’apparente à un marché foncier classique caractérisé par la cession (tel qu’il se pratique dans la région métropolitaine de Port-au-Prince).

1. La libre implantation : Les premiers moments d’implantation dans cet espace sont marqués par l’arrivée de victimes « revendiquées » du séisme. Des personnes déclarant avoir perdu leur logement dans les quartiers populaires de la région métropolitaine de Port-au-Prince ont envahi une partie de cette zone avant et après la déclaration d’utilité publique par l’État haïtien [1]. James Petit-Homme vient de Tabarre 27. Comme tant d’autres personnes qui cherchaient un abri ou un endroit où se réfugier après le séisme du 12 janvier 2010, il s’est rendu dans la zone de Canaan où il vit, depuis le 27 février de la même année, en deux adresses différentes : la première à Nouvelle-Jérusalem 7 [2], où il a implanté une école communautaire, et la seconde au Village- Moderne. Faisant partie des premiers arrivés et membre d’une organisation assez bien ancrée dans le territoire, James est à la fois pionnier, acteur et témoin de l’émergence de ce secteur [3], confondu avec Canaan de l’extérieur, pourtant bien différencié par ses habitants. Ses propos tiennent donc à une opinion instruite de la réalité du terrain.

Durant les premiers moments, avoir un lopin de terre ne constituait pas un problème ; tout le monde pouvait délimiter en fonction de ses besoins. Le fort scepticisme sur le devenir de la zone incitait même certaines personnes à ne pas s’embarrasser avec des surfaces importantes, qu’il fallait désherber, clôturer, reboiser et entretenir. Des tâches pour lesquelles tout le monde n’avait pas les moyens nécessaires. James a acquis sa parcelle située à Jérusalem 7, pour la bagatelle de 250 gourdes, juste la somme versée par son ancien possesseur pour la sarcler. Brigaud [4] à Canaan 3, dit regretter de n’avoir pas pris une plus grande portion, qui lui aurait permis d’établir un jardin et d’en « revendre » une partie à d’autres personnes. « C’est tout à fait normal puisque personne ne croyait nécessaire d’avoir une grande surface pour installer une tente ; tout le monde pensait qu’on était là pour peu de temps » (a rétorqué une autre personne qui assistait aux échanges).

Vers le mois de mai 2010, l’envahissement des terres se fait de plus en plus massivement et ne fera que s’intensifier en 2011-12. Les gens arrivent généralement en groupe. Conduit la plupart du temps par quelqu’un déjà implanté, chaque groupe est orienté vers une surface non encore occupée qu’il partage entre les différents membres. Tout le monde reconnaît alors les bornes de la parcelle de chacun. Cette reconnaissance est le fondement de la légitimité de la personne sur une portion de terre « considérée comme sienne ». Dans ce contexte où il n’y a pas d’actes notariés, ni de plans d’arpentage dûment rapportés, l’acceptation des uns et des autres et la reconnaissance par un groupe organisé (de préférence les membres les plus influents) dans le secteur concerné sont les seules garanties de la possession d’une parcelle.

D’un autre côté, certains occupants qui ne peuvent pas se stabiliser sur les lieux, font des va-et-vient dans leur quartier d’origine. En leur absence, leur parcelle est parfois occupée par d’autres personnes, ce qui génère des conflits. Dans le cas où certaines personnes se sentent lésées, elles peuvent faire appel à l’organisation compétente dans son secteur pour régler l’affaire. En fait, les premiers occupants avaient déjà formé des structures organisées qui, entre autres tâches, s’attelaient à éviter des cas de tensions liées à l’occupation des terres. James estime qu’il est beaucoup intervenu à travers son association dénommée OCAVIM (Organisation des Cadres du Village Moderne et de Jérusalem 7). « Lorsqu’il y a conflit entre plusieurs personnes pour une parcelle, nous intervenons. Quel que soit le cas, nous traitons l’affaire selon les principes d’équité et de justice. S’il s’agit d’une simple question de route, nous montrons à la personne concernée qu’elle doit laisser le passage. S’il est question de possession, nous demandons aux deux parties de séparer à égales portions la surface en litige ; dans d’autres cas, nous donnons à la partie lésée une autre portion de terre. Quand les parties sont à la limite du recours à la violence, nous collaborons pour les calmer. Les organisations ont beaucoup fait pour éviter des chocs dans la zone. Et de fait, il n’y a jamais eu de grands dommages et pertes en vies humaines sur la base de conflits fonciers ».


[1] Arrêté du 22 mars 2010 déclarant d’Utilité publique les propriétés situées à l’intérieur d’un polygone établi par des points géographiques entre Bon-Repos, Source-Matelas et Ona-Ville.

[2] Située à l’est de Canaan, entre celui-ci et Village-Moderne.

[3] Secteur dans le sens d’une sous-section de Canaan.

[4] Nom d’emprunt.