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Humanitaires en mouvement n°7, N° spécial " Haïti "

Compréhension du contexte, coordination et espace humanitaire : quelques clés pour Haïti
François Grünewald

Déterminant la qualité de l’aide, la sécurité des acteurs et les chances d’avoir un impact positif sur le long terme, l’image de l’aide humanitaire et la confiance que la population lui accorde sont des questions vitales à prendre en compte dans un contexte difficile, tel que celui d’Haïti, qui a connu de violentes périodes et qui se trouve aujourd’hui confronté à des défis immenses suite à une catastrophe de grande ampleur. La compréhension du contexte, les modalités de la coordination et la perception de la relation que les humanitaires ont avec les acteurs politiques et leur bras armé sont en cela des facteurs clés à analyser pour comprendre l’image de l’aide.

 Comprendre une réalité complexe

Travailler en Haïti demande un investissement important. La première étape est la compréhension du complexe contexte haïtien. Quelques éléments saillants caractérisaient le contexte pré-séisme.

Complexité culturelle - Bien qu’il ne reste plus d‘héritiers des habitants originaux, la culture haïtienne est extrêmement riche, les chanteurs, peintres et poètes haïtiens étant comptés parmi les plus célèbres des Caraïbes. La vie culturelle traditionnelle est fortement enracinée dans le Vaudou traditionnel, et a été enrichie par de nombreux apports religieux et culturels. Elle demeure marquée par la mémoire de l’esclavage. La période récente se caractérise par une tension croissante entre culture traditionnelle et églises évangéliques, ces dernières ayant fortement progressé dans les dernières décennies et cherchant clairement à limiter l’influence des pratiques traditionnelles.

Une histoire ancienne pas assez reconnue - Les Haïtiens tirent leur fierté de leur riche histoire : la première république noire, une indépendance gagnée dans la douleur face à un monde occidental esclavagiste et colonialiste, une déclaration des droits de l’Homme qui précède celle de la révolution française, etc. Mais très tôt, de nombreuses entraves se sont mises sur le chemin du développement du pays : pillage des ressources, occupations militaires, soutien aux dictatures, liquidation des économies rurales par la libéralisation des marchés agricoles, qui exposent sans protection les produits haïtiens à la compétition internationale, etc.

Une histoire récente troublée mais une consolidation progressive de l’État - Haïti est passé par des années troublées, durant lesquelles la violence a été motivée par des enjeux politiques largement hérités de la période Duvalier. Cette violence politique a régulièrement conduit à l’intervention d’armées internationales. L’espoir créé par l’arrivée d’Aristide à la présidence s’est dissous dans la gabegie et la corruption. La période de turbulence qui a suivi, de 2000 à 2004, a conduit à la mise en place, dans le cadre du Chapitre VII de la Charte des Nations unies, de la Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH) avec comme objectifs annoncés la sécurisation du pays et le renforcement de l’état de droit. Si d’importants progrès ont été faits aux niveaux national et régional dans le cadre de la politique de décentralisation, la continuation de la présence de la MINUSTAH interpelle de nombreux Haïtiens ainsi qu’une partie de la communauté des « observateurs d’Haïti ». Pourquoi le Chapitre VII de la Charte de l’ONU est-il mis en œuvre ? Quels sont les enjeux politiques pour les États latino-américains ? Quel est le poids des enjeux de contrôle des flux migratoires et de prévention de phénomène type « boat people » pour les USA ? Non seulement la coûteuse MINUSTAH est devenue assez impopulaire pour la plupart des Haïtiens, mais elle conduit aussi le système onusien à garder un haut niveau de procédures sécuritaires dans le pays. Cette « paranoïa sécuritaire » a largement contribué à paralyser l’aide internationale, y compris depuis le séisme de 2010.

Pauvreté et inégalités - La fragmentation sociale actuelle trouve ses racines en partie dans la période coloniale (surexploitation des ressources naturelles, monoculture pour le marché colonial et paiement d’une “taxe de décolonisation” [1]) mais aussi dans le système économique post-colonial (libéralisme non régulé, avec une compétition déséquilibrée entre les produits agricoles haïtiens et des produits d’importation subventionnés), et fait d’Haïti le pays le plus pauvre des Caraïbes aujourd’hui. 72 % de la population vit avec moins de deux dollars américains par jour. A côté de cette pauvreté existe un haut degré d’inégalités sociales, avec quelques familles possédant une large partie des richesses nationales. La vie de nombreux haïtiens des zones rurales et urbaines prend souvent la forme d’une survie incertaine au quotidien, avec une grande dépendance envers l’aide et les transferts financiers venant de la diaspora haïtienne.

Grandes vulnérabilités, impressionnante résilience - Au cours des dernières décennies, différents types de désastres naturels ont régulièrement frappé Haïti. La pauvreté, la dégradation de l’environnement et un faible développement ont rendu le pays très fragile. Les glissements de terrain perturbent régulièrement la circulation des hommes et des biens. Ouragans et tempêtes tropicales sont fréquents, avec un prix important à payer pour les populations. Ainsi, en 2008, les cyclones ont causé 800 décès en Haïti, alors qu’aucun mort n’était à déplorer dans les pays voisins. L’un des facteurs aggravant a été la concentration des efforts sur les catastrophes d’origine climatique. La priorité a été donnée aux situations les plus fréquentes (cyclones, inondations et glissements de terrain) et non aux risques plus rares de type séisme. Néanmoins, la population haïtienne est incroyablement résiliente. Les secteurs informels ruraux et urbains sont soutenus à la fois par la Diaspora et un système de micro-finance extrêmement dynamique.

Une position stratégique - Du fait de sa position géographique, Haïti se trouve dans la sphère d’influence des États-Unis et des puissances régionales telles que le Brésil, l’Argentine, le Venezuela et le Chili. Comme Haïti est un pays francophone et relativement proche des territoires français de Guadeloupe et de Martinique, il fait aussi partie de la zone d’influence de la France. Dès lors, les décisions politiques pour aider Haïti n’ont pas nécessairement comme seuls impératifs d’aider ce pays et ont aussi évidemment des objectifs liés aux intérêts des puissances étrangères.

Haïti, l’abîme de l’aide au développement - Avec des budgets alloués à l’aide au développement considérables, Haïti est un de ces lieux où beaucoup se questionnent si « l’aide sert réellement à quelque chose ». Et on accuse souvent le « C word » (C comme coordination) d’être à l’origine de tous les maux. Déjà, avant le séisme, des mécanismes complexes de coordination et de gouvernance s’étaient mis en place impliquant à des degrés divers les différentes familles de parties prenantes (donateurs, ONG internationales et nationales, agences des Nations unies, acteurs multilatéraux, gouvernement d’Haïti, etc.) avec des mandats différents (développement, humanitaire, etc.). Le dialogue entre les groupes de la société civile haïtienne et les différents fora de coordination internationale a souvent été difficile.

 

Les différents fora de coordination en Haïti avant le séisme :

  • Le Groupe des 11 (G11) facilite le dialogue entre les 11 principaux donateurs et le gouvernement.
  • Le Groupe d’Appui de la Coopération Internationale (GACI), qui inclut les agences de l’ONU, la MINUSTAH, les agences de développement internationales, les bailleurs et les ONG internationales, a pour rôle de faciliter la coordination des efforts internationaux sur la préparation aux désastres, la mobilisation de ressources et la coopération technique.
  • Le Comité Permanent Inter-organisations (CPIO) est le lieu de coordination entre agences humanitaires.
  • La coordination interne aux Nations unies prend place au sein de l’équipe Pays-Nations unies mais aussi sous les auspices de la MINUSTAH et du représentant spécial du secrétaire général de l’ONU qui la dirige.
  • Les ONG internationales présentes en Haïti depuis longtemps ont créé le Comité de Liaison des ONG (CLIO) qui réunit ONG nationales et internationales. La société civile haïtienne s’est organisée autour de thématiques sectorielles (droits de l’Homme, etc.) ou corporatistes (associations paysannes).
  • Pour gérer les catastrophes, le Système National pour la Gestion et la Réponse aux Désastres (SNGRD), créé en 1999 sous les auspices du Ministre de l’Intérieur, est animé par la Direction de la Protection Civile (DPC) qui a, au cours des dernières catastrophes, démontré à la fois son dynamisme et ses limites.

 

Puis la terre a tremblé et le séisme a souligné les grandes faiblesses structurelles du pays et redistribué les cartes de la coordination.


[1] DOUYON, Frantz ; HOLLY, Daniel Douyon, F./ Holly, D. (2004)