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Haïti : les limites du « système de l’aide humanitaire »
Jean-Marc Biquet et Catrin Schulte-Hillen

Le présent article revient sur l’aide apportée en Haïti en 2010, année marquée par deux crises humanitaires majeures. La première, le séisme de janvier 2010, entraina une très forte mobilisation de l’aide : des centaines d’acteurs affluèrent dans le pays, déployant une aide humanitaire de grande ampleur. La seconde, l’épidémie de choléra débutée en octobre, reçut une large couverture médiatique mais l’ampleur de la crise confronta la communauté humanitaire à ses limites.
Le système de coordination des Nations Unies s’efforça d’organiser les secours et l’aide lors des deux crises.
A travers cet article, MSF propose une revue analytique de l’aide apportée, et s’interroge sur les leçons à tirer de cette expérience. Malgré des efforts indéniables en termes de coordination, le « système de l’aide » actuel ne semble pas avoir amélioré les processus d’aide d’urgence ; pire encore, le système semble lui-même générer des blocages qui entravent une réponse adéquate. Plusieurs raisons peuvent être évoquées, notamment le passage préconisé au « relèvement immédiat », alors que les besoins de base immédiats des populations affectées sont toujours loin d’être couverts.

 Introduction

L’épidémie de choléra qui a touché Haïti s’est déclarée en octobre 2010 et il est probable qu’elle continuera à être une menace sanitaire pour les Haïtiens dans les années à venir. Jusqu’à présent, il y a eu deux pics épidémiques, le premier entre octobre et décembre 2010 et le second entre mars et mai 2011. Un total de 513 997 cas de choléra a été enregistré avec 6908 décès [1].
Si l’épidémie nécessite encore aujourd’hui une gestion efficace et une surveillance attentive, il nous semble important de revenir sur la première année où l’aide humanitaire a été délivrée à la population en Haïti : intervention après le séisme de janvier 2010 et les trois premiers mois d’aide d’urgence pour enrayer l’épidémie de choléra (octobre 2010-janvier 2011). Ces deux évènements ont été l’occasion d’une forte mobilisation humanitaire pour une population déjà fortement précarisée.
Avant le séisme, une grande partie de la population était pratiquement exclue du système de santé [2] : peu de services étaient proposés et beaucoup d’obstacles devaient être franchis pour y accéder.
Depuis plusieurs décennies, Haïti dépend de facto de l’aide au développement et de l’aide d’urgence. Le système de santé se composait, et se compose toujours, d’une mosaïque de programmes privés quelquefois à but lucratif. Il existe certes un système de santé public qui fonctionne par le biais de ces programmes, mais il ne permet ni de garantir les soins de santé de base à la population au sens large ni de constituer une base valable pour répondre aux situations d’urgence.

 Les lendemains du séisme

C’est dans ce contexte que l’Île a été frappée par un terrible séisme le 12 janvier 2010. Port-au-Prince et les villes de Léogâne, Gressier et Jacmel ont ainsi été détruites en majeure partie. Il semble que près de 100 000 personnes aient perdu la vie [3] et on estime à 1,5 millions le nombre de personnes sans abri dans les semaines qui suivent le séisme [4].

Le système de santé, qui était déjà précaire en Haïti, a été encore affaibli par la mort de 200 personnes travaillant dans le domaine sanitaire et par les dommages matériels causés aux infrastructures : dans les zones touchées par le séisme, 30 des 49 hôpitaux ont subi des dommages ou ont été détruits. Les activités de MSF en Haïti ont pris de l’ampleur, probablement comme pour bien d’autres organisations opérationnelles, de sorte que cette intervention d’urgence est devenue l’intervention la plus importante organisée par MSF à ce jour.

Les opérations menées en réponse aux besoins d’urgence générés par le séisme se sont concentrées sur le traitement des patients souffrant de traumatismes et sur les soins post-opératoires [5]. En outre, pendant plusieurs mois, MSF a dirigé des unités spécialement formées pour fournir des soins psychiatriques en plus de nombreux autres services en santé mentale.
Au terme de son intervention immédiate (trois mois après le séisme), MSF a décidé de continuer à répondre aux besoins de santé urgents de la population, au lieu de changer d’objectif pour (re)bâtir un système de santé.
Les soins offerts gratuitement visent aujourd’hui non seulement les victimes directes du séisme mais également les populations habituellement exclues des soins, telles que celles des bidonvilles de Port-au-Prince (soins aux patients souffrant de traumatismes (accidents et violence), soins obstétriques et pédiatriques d’urgence ainsi que soins pour les brûlés).

La communauté internationale a déployé une aide considérable pour Haïti. En un mois, elle a promis la somme de 5,6 milliards de dollars [6] pour les deux premières années [7] et près de 10 milliards au total [8]. Des centaines d’ONG, d’associations, de groupes et de personnes ont afflué dans le pays pour assister les victimes du séisme. Plus de 400 ONG [9] ont ainsi déclaré qu’elles étaient prêtes à mener des opérations médicales et se sont enregistrées dans le « Cluster Santé », le système de coordination pour les actions liées à la santé géré par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et qui fait partie du système de coordination des Nations Unies. Beaucoup d’autres organismes ont rejoint Haïti sans pour autant s’enregistrer.

Les premiers jours se sont déroulés dans le chaos comme on pouvait s’y attendre après un tél événement. L’aide déployée dans l’immédiat a impressionné par son ampleur même si, comme chaque fois dans de telles situations, on aurait pu agir mieux, plus rapidement et plus efficacement.
Cependant, après les trois premiers mois, MSF a commencé à recevoir des patients souffrant de traumatismes qui avaient reçu des soins post-opératoires incomplets : les fixateurs devaient par exemple être retirés et certains patients avaient besoin de pansements pour leurs plaies et d’une rééducation. Il se peut que les organisations aient surestimé les capacités du pays ou partiellement compris le contexte haïtien. Elles avaient sans doute de bonnes raisons de mettre un terme à leurs interventions, toujours dictées par leur mandat et leurs moyens financiers et humains. Néanmoins, abandonner des patients qui ont encore besoin d’un traitement sans avoir assuré la continuité des soins reste problématique.


[1] Chiffres émanant du BCAH, novembre 2011.

[2] Source : Selon l’OPS (Organisation Panaméricaine de la santé, office régional de l’OMS), 40% de la population n’avait pas accès aux soins de santé de base. Le rapport de MSF de 2005 « Les soins de santé de base hors de portée pour la population rurale d’Haïti : exclusion et appauvrissement des vulnérables » démontre que même si la population a physiquement accès aux soins, elle ne peut en bénéficier pour des raisons financières (renoncement ou couverture des coûts) et que 30 à 66% de la population renonce à chercher un traitement. Selon les estimations, l’exclusion pourrait concerner 80% de la population.

[3] Les données varient selon les sources : l’ancien président haïtien René Préval a annoncé le 10 février un nombre total de 300 000 blessés et au moins 217 000 morts. Le rapport de l’OPS/OMS sur la situation une année après le séisme indique les mêmes chiffres. Cependant, selon les autres sources, il semble plus probable que le nombre de morts soit proche de 100 000 voire même soit inférieur.

[4] Données officielles du gouvernement, également reprises dans les rapports de l’ONU (p. ex. rapport de l’OPS après une année). Les données de planification du BCAH font état de 1,2 million de personnes déplacées par le séisme à Port-au-Prince seulement. À cela s’ajoute encore la population des zones de Léogâne et de Jacmel. D’une manière générale, les chiffres concernant les victimes du séisme, la population touchée actuellement et les résultats de l’aide humanitaire sont controversés.

[5] En octobre 2010, MSF a traité près de 45 000 patients souffrant de traumatismes et a fourni des soins post-opératoires à près de 11 000 patients. Pour de plus amples informations, se référer au rapport de MSF « Haiti-one year after », www.msf.org

[6] Source : www.haitispecialenvoy.org/download/International_Assistance/1-overall-financing-key-facts.pdf.

[7] En soutien au plan de reconstruction sur 18 mois présenté par le gouvernement haïtien.

[8] www.haiticonference.org/communique.html

[9] Entre 400 et 620 selon la période.