Kaboul / Port-au-Prince, réflexions sur les interventions de l’aide post-crise en milieu urbain
Béatrice Boyer
Pourquoi depuis dix ans, l’aide patine-t-elle dans l’Afghanistan urbain ?
Dans les années 2005-2008, nous observions le no man’s land urbain que constituaient les villes afghanes et leurs dysfonctionnements, particulièrement la ville de Kaboul, plus excroissance urbanisée protéiforme que métropole structurée et administrée. Les populations urbaines non recensées ont opéré ou subi plusieurs dizaines d’années de suite des mouvements en tout sens – hors la ville, vers la ville, dans la ville – du fait des conflits successifs mais aussi des exodes économiques. Ces déplacements se sont manifestés par des évacuations forcées, des mouvements de refuges vers la ville, des retours en ville face à l’insécurité des campagnes. D’autres déplacements se sont opérés de quartier à quartier, les populations étant prises en otages entre factions belligérantes ou les fuyant. Enfin les carences technico-administratives en ce qui concerne les développements de l’espace urbain et leurs infrastructures, sont à l’origine de configurations spatiales anarchiques et de fonctionnements erratiques. Telle est la situation trouvée par les internationaux à Kaboul comme dans pratiquement toutes les autres villes du pays. Aucune autorité urbaine afghane, aucun acteur de l’aide internationale ne s’est trouvé en capacité d’estimer quantitativement les populations urbaines ni d’en caractériser les besoins tant la situation en ville était compliquée. Jusqu’à 80% de la population et des territoires urbains sont considérés illégaux, en quelque sorte hors la ville. La responsabilité de ces chaos urbains relève des Afghans eux-mêmes et de leur histoire. Mais les réponses à apporter relèvent de la responsabilité des acteurs de l’aide, qui se doivent de bien comprendre la complexité de ces contextes.
Manque de connaissance du fait urbain par les Afghans
Ces contextes ont été très affectés par les conflits mais pas seulement par ceux-ci. Les villes d’Afghanistan, comme la majorité des métropoles des pays sous développés, ont subi les effets déstructurants dus à l’accélération des apports migratoires des populations. Celles-ci se sont installées au fur et à mesure sur tout espace interne ou limitrophe de la ville, sans aucune anticipation de la part des autorités locales. Et le pays n’a pas pris conscience de ses propres évolutions urbaines. Il n’y a pas de consensus institutionnel sur les estimations démographiques. Les données oscillent entre deux et cinq millions d’habitants par exemple pour Kaboul la capitale. Elles sont aussi peu précises pour les autres grandes villes majeures afghanes, comme Mazâr-e-Charif ou Jalalabad. L’Afghanistan s’est ainsi retrouvé, après des dizaines d’années de guerre, avec un équilibre rural-urbain profondément modifié. Vécu traditionnellement et culturellement comme un pays de grandes étendues arides, de montagnes difficiles d’accès ou à travers quelques hautes vallées fertiles, le pays s’urbanise inexorablement sans que les Afghans en aient bien pris la mesure en termes de modifications physiques, sociales, administratives ou économiques, et surtout culturelles.
Une réalité urbaine ignorée au profit d’une ville mentalement figée par une administration obsolète
Ces mouvements démographiques ont eu pour conséquences des situations paradoxales. Kaboul, capitale administrative et politique, et les autres villes afghanes, sont devenues, sur la majorité de leur territoire, des espaces d’informalité voire d’illégalité. Aussi les différentes administrations et autorités urbaines ne se sentent pas habilitées à prendre en charge les besoins structurels et les services de base des habitants de ces quartiers illégaux. Ceux-ci n’existent tout simplement pas sur les plans urbains de référence, ils n’ont pas d’existence non plus pour les responsables élus ou des services techniques municipaux. Pour les autorités administratives afghanes, il n’existe qu’une référence, le « master plan » qui date des années 1960-1970, et qui correspondait à une planification stratégique quinquennale. Programmés il y a presque un demi-siècle en termes de zoning potentiel d’occupation, ces plans n’ont jamais été appliqués, ou que très partiellement au début, du fait d’aléas politiques. Or, tout a changé depuis, hormis ces références auxquelles s’accrochent les autorités et les techniciens urbains. Un décalage total s’est ainsi installé entre la réalité de l’étendue de la ville et la réalité administrative. Par ailleurs, tous les outils, cartographies et compétences en matière urbanistique, se trouvent être obsolètes malgré leurs performances à l’époque. Ainsi, aucune actualisation de base de données, ou de plans urbains, ne permettait encore en 2008 de comprendre l’ampleur des dysfonctionnements et des besoins essentiels comme l’accès à l’eau, l’assainissement ou les équipements collectifs. Il était difficile de démêler ce qui fait partie des besoins conjoncturels dus à la crise qui a amené les humanitaires sur place, des besoins structurels dont les origines remontent à des décennies de carence technico-administratives.









