Kaboul / Port-au-Prince, réflexions sur les interventions de l’aide post-crise en milieu urbain
Béatrice Boyer
Haïti 2010, un séisme en milieu urbain, nouvelle situation pour les acteurs de l’aide
Le séisme en Haïti a touché majoritairement des zones urbanisées et la métropole de Port-au-Prince en premier lieu. Les pertes humaines ont été très importantes, environ 250 000 morts, et les destructions de bâtiments et d’infrastructures d’une grande ampleur. Les mécanismes classiques de l’aide se sont avérés là aussi inadaptés. La catastrophe sur la ville, capitale économique et politique, a obligé les acteurs internationaux, avec leurs interlocuteurs haïtiens, à se poser la double question : comment adapter les mécanismes d’intervention en ville ? Comment apporter une aide à la reconstruction pour que la ville soit à l’avenir moins vulnérable, plus résiliente, « plus résistante qu’avant » ?
La présence des gravats, effet direct du séisme et cause du blocage total de la ville, fut un révélateur aigu des spécificités des contextes urbains
A côté des premiers programmes d’aide d’urgence menés de façon classique, que ce soit par les habitants eux-mêmes, les protections civiles ou les équipes médicales, sont apparus de grandes difficultés d’accès et d’organisation de l’aide. Celles-ci sont à attribuer à la catastrophe, bien sûr, mais surtout à la configuration même de la ville impactée par les secousses sismiques. Infrastructures, bâtiments, grands pans de la ville se sont écroulés sur place. Des constructions n’ont pas résisté aux mouvements sismiques, des terrains occupés par des quartiers d’habitations ont glissé, entraînant des démolitions en chaîne sur leur passage. S’en est suivi partout en ville, au sol, quantité de matériaux de destructions bloquant toute circulation pour les secours et la reprise des activités.
La surprise pour les humanitaires et la grande difficulté matérielle pour apporter l’aide nécessaire fut la présence de ces gravats et encombrants. Ceux-ci occupaient l’espace de la ville à une telle échelle qu’avant toute action d’aide, leur enlèvement nécessitait une stratégie coordonnée pour laquelle internationaux et haïtiens ont mis beaucoup de temps à s’entendre. Ce blocage matériel, qui, près de 18 mois après n’est pas encore complètement réglé, a été l’occasion de comprendre en partie ce qui fait la ville : densité, mobilité et économie. Caractéristiques et puissants moteurs du phénomène urbain, ces éléments constitutifs de la ville se sont révélés dans le même temps des fragilités à Port-au-Prince, où les quartiers d’habitation trop denses, sans services ni équipements de base, sans développement économique, sans précaution face aux risques potentiels, ont subi une lourde part des dégâts. Les systèmes urbains (réseaux techniques, voieries) insuffisants ou fonctionnant mal, n’ont fait qu’ajouter au dysfonctionnement global. Ainsi, à Port-au-Prince, cumulés, tous les ingrédients étaient déjà là pour rendre la situation risquée, dangereuse et surtout ingérable face à une catastrophe de cette ampleur comme aux autres aléas qui s’abattent régulièrement sur le pays (cyclones, pluies tropicales, reliefs mal stabilisés, absence de gouvernances, insécurités sociales, conflits fonciers). Que pouvait faire l’aide internationale, éclatée en dispositifs, mandats et intérêts différents, malgré les tentatives de coordination de l’ONU ?
Les programmes d’aide sectoriels comme les shelters ont vite trouvé leurs limites en ville
Pour ne s’en tenir qu’aux aspects de l’aide au relogement, nombre de programmations de shelters, habitats provisoires, préfabriqués souvent en remplacement de ceux détruits, n’ont pas pu se déployer comme prévu ni dans le temps, ni dans l’espace. Les logiques de production et d’installation d’habitats légers standardisés, pratiquées en général en situation post-crise dans des contextes non urbains, n’ont à Port-au-Prince pu se mettre en place. L’encombrement des parcelles d’habitation comme des accès avoisinants (ruelles, rues) par l’accumulation des gravats et des ruines, a eu pour effet de retarder tous ces programmes, obligeant finalement les humanitaires à différer et repenser des solutions dans un contexte qui avait évolué. Les besoins de post-urgence sont devenus des besoins de reconstruction. La question de comment dégager les rues et les terrains pour accéder et installer ces abris a été l’occasion, pour l’aide internationale, de s’interroger plus largement sur comment intervenir en milieu urbain.









