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L’hospitalité envers les réfugiés et l’action humanitaire au nord du Liban : entre ordre social et histoire transfrontalière
Estella Carpi

Cet article aborde la question des territoires qui, en temps de crise, se transforment en terres d’accueil pour réfugiés et déplacés, et où des programmes humanitaires sont mis en œuvre. Il soutient que ces « terres d’accueil », dont parlent les médias traitant de l’arrivée de réfugiés et les rapports des ONG, sont d’une certaine manière « fabriquées » à des fins directes et indirectes. L’hospitalité se transforme ainsi en une rhétorique officielle que le gouvernement, les agences des Nations unies, les ONG et les médias internationaux adoptent pour parler des conséquences du conflit tout en préservant leur aura morale et un ordre social bien commode. L’idée folklorique de « terres d’accueil », habitées par des populations déplacées à la suite de crises, aide en effet les acteurs politiques nationaux et les agences humanitaires à maintenir en place l’ordre social, ce qui leur permet de poursuivre leurs activités et de mettre en place leurs stratégies.

Ce document s’appuie sur une étude ethnographique plus large qui s’est intéressée aux réponses sociales à l’aide humanitaire et à l’aide sociale entre 2011 et 2013 au Liban (Carpi, 2015). Il aborde plus spécifiquement l’arrivée de réfugiés syriens dans les villages du district d’Akkar (au nord du Liban) à partir de 2011 et cherche à définir comment les médias internationaux et le système humanitaire ont construit l’idée d’une « terre d’accueil » en stigmatisant la générosité des populations locales sur la base de conditions non durables. Si cet article montre comment l’idée d’hospitalité a été « fabriquée » et comment elle est employée dans les discours officiels, son but n’est pas de remettre en cause les considérables efforts consentis sur place par les Libanais et les migrants pour faire face à ces énièmes déplacements et réinstallations d’individus. Une réinstallation qui demeure rarement temporaire bien que le Liban ne soit pas signataire de la Convention de 1951 sur les réfugiés.

 Hospitalité et aide humanitaire

Le concept d’aide humanitaire est souvent associé à l’hospitalité car celle-ci permet aux personnes affectées par une crise de survivre et de se reconstruire dans un nouveau lieu. Cependant, jusqu’à présent, la plupart des études se sont intéressées à quantifier l’hospitalité et vérifier combien de familles locales accueillent gratuitement des réfugiés, et combien d’entre elles acceptent, à l’inverse, l’argent des ONG et des agences des Nations unies pour le faire. Ainsi, la générosité nationale est mesurée et évaluée sur un plan éthique, impliquant souvent un jugement moral vis-à-vis des populations qui accueillent des nouveaux venus. Durant ma recherche doctorale, j’ai exploré les conséquences de l’hospitalité au nord du Liban (Akkar) et comment celle-ci - entendue comme valeur culturelle et réponse sociétale - avait un impact sur les relations communautaires et individuelles. A force de constamment mesurer l’hospitalité en temps de crises, les organisations humanitaires et les médias internationaux ont fini par « marchandiser » et sous-évaluer le code culturel préexistant qui va de pair avec l’hospitalité mais aussi les relations de pouvoir séculaires qui relient Libanais et Syriens dans l’Akkar.

De manière générale, la plupart des familles libanaises hébergent des réfugiés syriens au nom de liens de sang, de vieilles amitiés et de faveurs personnelles [1]. D’autres foyers reçoivent de l’argent, essentiellement de la part d’organisations humanitaires internationales, pour héberger des Syriens nouvellement arrivés. Or, l’allongement de la crise syrienne et le fait que les programmes humanitaires internationaux destinés aux réfugiés négligeaient initialement la pauvreté locale chronique, ont encore davantage compliqué les relations entre communautés locales et nouveaux arrivants syriens.

Dans le contexte humanitaire, les relations de pouvoir sous-tendent l’hospitalité (Rozakou, 2012 : 563) et, dans le cas particulier du Liban, l’hospitalité reflète le désir de contrôler et de réorganiser la vie humaine. Le contrôle spatial et social, l’éducation et les soins sont en réalité plus faciles à garantir par le biais de l’hospitalité des populations locales. Par conséquent, les réfugiés sont condamnés à la condition réifiée d’invités provisoires, dans la mesure où ils acceptent de se conformer au code éthique de neutralité qui fait d’eux de simples « invités » (Rozakou, 2012 : 574). Dépeindre en termes d’hospitalité locale la condition de réfugié et l’option de la réinstallation - qui est rarement un acte délibéré - justifie moralement le besoin de soutenir la présence provisoire des réfugiés sur le sol libanais tout en illustrant le mariage classique entre ordre humanitaire (non-étatique) et ordre étatique.


[1] A titre d’exemple, une famille libanaise d’Al-Abdeh m’a dit héberger une famille syrienne de cinq personnes au titre de faveur personnelle pour leur médecin de famille dont elle est l’amie de longue date.