Accueil | Publications | Humanitaires en mouvement | Humanitaires en mouvement n°8 | L’humanitaire et la ville : nouveaux enjeux, nouveaux métiers ?

La revue du Groupe URD

Outils et méthodes

CHS Norme humanitaire fondamentale (CHS)
Pictogrammme Sigmah Logiciel Sigmah
Pictogrammme Reaching Resilience

Reaching Resilience
Pictogrammme brochure Formation Environnement
Pictogrammme brochure Manuel participation
Pictogrammme COMPAS Méthode COMPAS
Pictogrammme globe terrestre "Mission Qualité"
Pictogrammme PRECIS Humatem Méthode PRECIS

Humanitaires en mouvement n°8, N° spécial " Villes et crises "

L’humanitaire et la ville : nouveaux enjeux, nouveaux métiers ?
Simon Deprez - Eléonore Labattut

L’intervention humanitaire dans les contextes urbains est aujourd’hui de plus en plus courante : Indonésie, Chili, Haïti, Japon ... Voilà de nouveaux terrains complexes qui obligent les professionnels à repenser leurs stratégies d’intervention. À partir de l’exemple de la reconstruction en Aceh, nous nous demanderons quelles méthodes peuvent aujourd’hui permettre la mise en place de projets de reconstruction légitimes, concertés et cohérents avec la réalité des territoires.

 1 | Aceh, Indonésie : la multiplication des maisons comme seule stratégie territoriale

En 2004, les conséquences ravageuses du tsunami en Aceh nécessitent un vaste programme de reconstruction qui va profondément modifier le territoire de cette région jusque là isolée. Trente ans de guerre civile, opposant les séparatistes du GAM [1] au gouvernement national, ont paralysé le développement économique de l’extrême nord de Sumatra : un réseau viaire sommaire, un couvre-feu qui entrave les activités économiques et la scolarité des jeunes, des représailles violentes de l’armée sur les populations civiles, une ponction des richesses régionales (bois, pétrole, gaz…) par l’État sans contrepartie et l’interdiction d’accès à la région aux ONG… Aceh est une région pauvre, rurale et enclavée lorsque frappe le tsunami.
On aurait tort d’y voir une faiblesse du gouvernement national ou un manque de compétence pour la gestion du territoire. Car tout au contraire, l’État indonésien est connu pour avoir mené de vastes programmes de mise en valeur de son territoire, comme la Transmigration [2] , politique qui a permis le développement de l’archipel, notamment du sud de Sumatra. Au cours des dernières années, certains auteurs affirment qu’Aceh a été maintenue dans une sorte de « sous-développement » par la volonté de l’État d’étouffer la rébellion en épuisant le territoire [3].
L’arrivée soudaine de centaines d’ONG et d’organisations internationales va renverser le déséquilibre : de la région oubliée aux confins de l’archipel, Aceh devient le cœur médiatique et un enjeu économique majeur pour l’Indonésie puisque les fonds récoltés s’élèvent à 7,8 milliards de dollars. Pourtant, devant l’énormité des moyens financiers, techniques et humains à disposition, aucun plan de développement régional n’est proposé. La reconstruction démarre rapidement, et malgré l’injonction de « reconstruire mieux » (building back better), elle est avant tout le résultat de la multiplication de minimas.

Face au bilan de la catastrophe, l’habitat a rapidement été identifié comme une nécessité majeure. Les déplacés étaient nombreux et la vie en camp précaire. En conséquence, le travail de reconstruction s’est largement focalisé sur la maison, qui en est devenue le symbole : il fallait en reconstruire quelque 140 000 dans les délais les plus rapides. Rapidité et nombre, voici les critères retenus pour mener à bien les programmes, auxquels s’est ajouté celui de la qualité constructive, puisque qu’il s’agissait d’anticiper le risque sismique en adoptant les règles de construction adéquates. Pour gérer et coordonner l’énorme tâche, le gouvernement indonésien a créé une agence gouvernementale spécifiquement destinée à l’organisation de la reconstruction. L’Agence Nationale pour la Reconstruction (BRR) a ainsi établi un modèle de maison minimale de 36 m², comportant deux pièces et des sanitaires. Ce modèle a été largement repris par les ONG, son économie constructive et son coût réduit permettant de favoriser la quantité de maisons, mais au détriment de la qualité du logement (par exemple la taille du foyer fut rarement prise en compte et le modèle de cuisine proposé s’est révélé inadapté aux usages). Une réponse majoritairement unitaire, uniforme, se préoccupant peu des besoins individuels spécifiques. Cependant, quelques ONG [4] ont cherché à développer un modèle architectural différent, ou à proposer une déclinaison de modèles selon les situations familiales. Ces expériences ont été largement minoritaires, mais tout à fait essentielles pour démontrer qu’il est possible de sortir du minima pour proposer des réponses mieux adaptées aux modes de vie (avec la construction de cuisines extérieures par exemple), à la nécessité d’adaptation de l’habitat aux besoins des familles (en prenant en compte les potentiels de construction d’extensions), ou à l’adaptation à un contexte rural ou urbain (retrait en fond de parcelle, alignement sur la rue, création de commerce au rez-de-chaussée, etc.).

Hormis ces quelques exemples, la grande majorité des villages et des quartiers ont été reconstruits en multipliant le modèle de la maison minimale : 10, 100, 1000 maisons identiques. Rares ont été les réflexions sur la morphologie du quartier, le plan d’urbanisme ou l’intégration au site, produisant des lotissements indifférents à leur contexte. La tendance à la multiplication des maisons sans planification a été aggravée par la difficulté à trouver des terrains pour la construction et la nécessité de relocaliser une grande partie des sinistrés. La rareté du foncier disponible a conduit à des choix aujourd’hui peu convaincants : de vastes terrains en forte pente, éloignés des centres villageois ou urbains, en zone forestière (qu’il a fallu défricher) ou inondables. Sur ces terrains, des lotissements ont été construits selon des schémas répondant à la recherche de l’efficacité constructive et à la rentabilité du terrain : des parcelles tracées selon les standards du BRR (100 m² pour les locataires, 200 m² pour les propriétaires), peu d’équipements communautaires (une mosquée, une école) et très peu d’espaces publics.
De plus, les lotissements souffrent souvent de manques cruciaux : absence de voirie le reliant au centre voisin, absence de réseau d’eau potable (comme à Unjung Segundur sur l’île de Weh), éloignement des centres d’emplois (Leuhan à 8 kilomètres de Meulaboh, sans transport public et où le transport collectif privé représente un coût élevé pour les ménages), etc.
Mais comme pour les maisons, certains exemples de réflexion sur l’urbain prouvent qu’il est possible de mener un tel travail dans un contexte de reconstruction.


[1] GAM : Gerakan Aceh Merdeka « Le Mouvement pour un Aceh libre ». Créé en 1976 le mouvement s’est battu pour une indépendance de la région jusqu’en 2005.

[2] Transmigration : programme national qui visait à désenclaver Java et à amorcer un développement agricole intensif des îles de l’archipel indonésien. Le sud de Sumatra, en particulier la région de Lampung, a été transformé par le programme.

[3] Georges Junus Aditjondro, Profiting from peace : The political economy of Aceh’s Post-Helsinki reconstruction, INFID, 2007.

[4] L’ONG indonésienne Up-Link a ainsi proposé une série de typologies sur pilotis, le logement devenant facilement adaptable et transformable par les familles.

En savoir plus