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Humanitaires en mouvement n°19, numéro spécial "Localisation de l’aide "

La localisation vue sous l’angle de l’auto-critique : trois histoires vécues par un acteur de l’aide colombien
Gabriel Rojas Andrade

Ce bref article aborde le concept de la localisation sous l’angle de l’auto-critique. Il ne s’agit pas d’un travail universitaire sur la localisation mais plutôt d’un point de vue personnel. La localisation est une question personnelle. On ne peut écrire sur ce sujet de façon distanciée, en disant simplement qu’il s’agit d’une nouvelle tendance du secteur humanitaire, comme affirmé lors du Sommet humanitaire mondial. Il convient de commencer à observer de façon plus critique « l’industrie » de l’aide internationale, en se demandant si la façon de vivre supposément altruiste qui est exigée pour nos métiers n’enlève pas des ressources à ceux qui en ont vraiment besoin, au nom de notre confort et de notre qualité de vie.

 La localisation : n’est-ce pas de vous dont il est question ?

La localisation est un exercice d’auto-critique pour les acteurs humanitaires et du développement. Prise au sérieux, elle est en effet dirigée contre une « industrie » et une manière de vivre, contre des centaines de carrières définies par une perspective verticale descendante (top-down) pour intervenir en contexte de crise. Dans de tels contextes, l’engagement avec les autorités et les organisations locales et nationales repose toujours sur une relation antagoniste entre récipiendaires de l’aide et acteurs extérieurs qui apportent ressources et connaissances. Des acteurs extérieurs qui essaient d’adapter leurs vies privées à des contextes exotiques. Et cela coûte beaucoup d’argent. Ce n’est pas que les acteurs des industries humanitaires et du développement n’apprécient pas leur rôle de secouristes étrangers dotés d’un esprit aventurier et désireux de tout laisser pour leurs idées. Ils aiment vraiment cette vie parce que, en fait, ils n’abandonnent pas tout, tout le temps : ils ont souvent leur propre voiture, passent une partie de leur temps de travail dans les meilleurs bureaux que l’on trouve en ville, et dorment dans des lits très confortables à deux pas des camps de réfugiés. Sans compter le sens du sacrifice qu’ils trouvent là, lequel est assez gratifiant et bien entretenu par les ONG internationales et les agences des Nations unies, parce que – lorsque les expatriés consacrent leur vie à une cause parce qu’ils croient aux principes de l’action humanitaire – ils méritent de bonnes conditions de travail pour accomplir leur tâche. Et, encore une fois, cela coûte beaucoup d’argent.

Je sais tout cela. J’ai passé les huit dernières années à travailler dans le secteur de la coopération internationale en Colombie. L’argent des bailleurs a payé mes factures, l’école de ma fille et même mes études : c’est comme ça que je gagne ma vie. Mais je suis de nationalité colombienne et si l’on se place du point de vue plus large du renforcement des capacités, tout cet argent investi dans les projets auxquels j’ai participé a aidé cet « individu local » que je suis à acquérir suffisamment de connaissances pour prendre soin de lui-même et être prêt à mener des réponses institutionnelles à l’échelle locale dans notre contexte changeant de crise prolongée. Pourtant, des expatriés sont toujours en Colombie, l’argent destiné au processus de paix continue d’arriver en grandes quantités et toute une infrastructure est mise en place dans tout le pays. Non comme réponse humanitaire, mais comme réponse de développement. Ainsi, le cycle recommence. Et tous les professionnels colombiens qui ont construit des carrières grâce à la coopération internationale trouveront de nouveau un emploi dans un une ONG internationale ou une agence des Nations unies, mais jamais – au grand jamais – à un poste de direction. Ceux-ci sont réservés aux professionnels de l’hémisphère nord mondialisé désireux de tout sacrifier pour vivre dans mon pays.

Si le problème de la localisation se résume à la question « comment diriger de façon simple les ressources vers les institutions et organisations nationales et locales », alors ce problème renvoie au travail de milliers de personnes qui devront renoncer à un certain niveau de vie pour permettre aux personnes nées dans des contextes exotiques de réaliser eux-mêmes les changements escomptés. Pour renforcer les capacités de l’État et satisfaire de façon efficace les droits des personnes affectées par une crise, que ce soit une crise post-conflit ou une catastrophe naturelle, de nombreux professionnels de l’hémisphère nord mondialisé doivent faire marche arrière. Bien évidemment, un tel changement soulève de nombreuses questions du point de vue des acteurs extérieurs : les acteurs locaux sont-ils prêts ? Si tout ce désordre existait avant que nous n’arrivions dans le pays, comment gèreront-ils les ressources que nos bailleurs leur confieront ? Qui sera responsable de la redevabilité des objectifs, des indicateurs et des dépenses ? Et qu’en sera-t-il de la corruption ? Peuvent-ils faire le travail sans nous ? Peuvent-ils faire le travail sans audits ?

Le « malaise » évident qui ressort de tout cela signifie que, derrière la question de l’allocation efficace des ressources dans les initiatives locales (au lieu de dépenser beaucoup d’argent dans des processus et dans l’infrastructure de l’aide), se trouve une présomption d’incapacité. En effet, tout le discours sur le renforcement des capacités montre que l’aide repose sur l’idée que les populations affectées ne peuvent pas y arriver toutes seules.

Ce bref article aborde le concept de la localisation sous l’angle de l’auto-critique. Pour cela, il raconte trois histoires qui me sont arrivées quand j’étais un acteur local de l’aide en Colombie et les problèmes que j’ai observés durant les huit dernières années par rapport à la question de l’efficacité de l’allocation des ressources aux personnes réellement affectées par des situations de crise, et des luttes des organisations nationales et « de base » pour survivre au sein du système humanitaire et de développement. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un travail universitaire sur la localisation mais plutôt d’un point de vue personnel. La localisation est une question personnelle. On ne peut écrire sur ce sujet de façon distanciée, en disant simplement qu’il s’agit d’une nouvelle tendance du secteur humanitaire, comme affirmé lors du Sommet humanitaire mondial. Alors, il convient de commencer à observer de façon plus critique l’industrie de l’aide internationale, en se demandant si la façon de vivre supposément altruiste qui est exigée pour nos métiers n’enlève pas des ressources à ceux qui en ont vraiment besoin, au nom de notre confort et de notre qualité de vie.