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La reconstruction post crise dans les villes, cas de l’Afghanistan. Quelles responsabilités pour les acteurs de l’aide à la reconstruction ?
Béatrice Boyer

 

 Des phénomènes d’urbanisation inédits pour les Afghans

Les villes afghanes, comme la majorité des villes dites du sud, font face depuis plusieurs dizaines d’années à des croissances démographiques très importantes. Dans son histoire récente, l’Afghanistan a subi des mouvements erratiques de ses populations. Les causes en sont multiples et conjuguées comme l’occupation russe, les résistances, les guerres fratricides, les misères rurales. Le pays est confronté à une augmentation exponentielle et sans précédent de ses populations urbaines avec le retour des réfugiés depuis la fin des conflits de 2001. Les autorités n’ont pas pris la mesure de l’ampleur du phénomène. De culture traditionnellement rurale, les Afghans n’ont pas été attentifs à cette évolution de leur société et de leur territoire. Au sortir d’années d’inertie, de « laisser faire [1] », de non entretien et d’absence d’investissements sur le secteur urbain, les autorités afghanes découvrent l’état anarchique de leurs villes avec colère mais impuissance. Effectivement, en total décalage avec les nouvelles réalités urbaines, ces autorités s’obstinent à appliquer sur leurs villes, une gestion obsolète, rigide et inefficace, tout en s’insurgeant que celles-ci soient devenues chaotiques, polluées et pour partie totalement informelles. La situation urbaine est taxée de chaos intolérable, et la responsabilité en est reportée sur les habitants installés illégalement.

Ces informal settlements, qui composent la grande majorité des quartiers d’habitation urbains, alimentent tous les prétextes de blocage de mises en œuvre d’actions d’améliorations de conditions de vie des habitants. Les nombreux entretiens dans les administrations afghanes, l’analyse de leurs documents urbanistiques de référence font apparaitre pour toutes les grandes villes afghanes l’existence de documents de planification qui posent problème. Il s’agit des Master Plans, ou Plans Directeurs établis entre 1960 et 1978 par les russes pendant la période d’assistance, puis d’occupation soviétique. Ces MP, qui programmaient les évolutions des villes pour les 15 ans à suivre, jamais complètement appliqués pour de multiples raisons, sont restés malgré tout des références administratives absolues. Or, ils sont aujourd’hui totalement anachroniques, dans la mesure où ils définissent le cadre et les règles de villes qui n’existent plus tant il y a de transformations.

Du fait de cette référence administrative et juridique encore actuelle des MP, la ville afghane se trouve aujourd’hui en situation schizophrénique, entre deux types d’urbanisation : une urbanisation issue du droit et une urbanisation issue de la réalité des faits. Selon les politiques et l’administration afghanes, ce qui constitue la ville légale, c’est la partie urbanisée qui se situe à l’intérieur de limites et de zonings d’affectation définies et tracées sur ces MP il y a plus de trente ans. Tout le reste des occupations urbaines, en périphéries plus ou moins éloignées comme dans les différents districts de ville, mais hors des zonings prévus, n’est pas considéré comme la ville. Le problème c’est que l’urbanisation contestée par les autorités urbaines peut atteindre jusqu’à 70% de la ville actuelle comme à Kaboul.

Ainsi par exemple, les trois quarts de la capitale afghane, c’est-à-dire pratiquement tous les quartiers créés au fur et à mesure des mouvements de populations réfugiées, rapatriées, déplacées internes [2], ou exilées rurales, sont considérés par ces autorités comme hors la ville, parce que hors planification inscrite au MP. De fait, ces quartiers ne peuvent bénéficier d’équipements, d’infrastructures ou de services urbains publics. Cette interrelation entre droit ou non droit d’occupation et responsabilités administratives, ou pas, est à la base de la déresponsabilisation générale des Afghans sur leur propre ville comme de la difficulté pour les internationaux d’y apporter de l’aide.


[1] Expression passée dans le langage local.

[2] IDPs, Internal Displacment Persons.