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La sécurité en Haïti : l’impossible dialogue ?
Caroline BROUDIC, Septembre 2012

Les dernières études menées récemment en Haïti révèlent une forte augmentation de la criminalité depuis un an. Le nombre d’homicides dans la région métropolitaine de Port-au-Prince est ainsi passé de 15,2‰ (Nombre de meurtres pour 100 000 habitants à Port-au-Prince) en novembre 2011 à 76,6‰ en juillet 2012 (données IGARAPE). Si les taux d’homicide restent en-deçà de ceux de la plupart des grandes villes de la région, il n’en demeure pas moins que cette hausse est la plus élevée enregistrée depuis 2004. Entre 2006 et 2009, Haïti a en effet profité d’une certaine stabilité politique et la criminalité s’est maintenue à des niveaux relativement bas comparés à d’autres pays de la région. Depuis le séisme, la situation s’est toutefois dégradée mais cette violence ne concerne pas l’ensemble de la population de façon homogène. Prendre en compte les différentes formes de violence et les personnes les plus exposées à ces risques permet à la fois de ne pas nier le problème de l’insécurité en Haïti, mais de ne pas non plus le fantasmer. La violence doit être analysée dans sa complexité pour ne pas être un outil d’instrumentalisation et elle ne peut être restreinte à une lecture de faits et de chiffres. La première partie de cet article abordera les relations entre cohésion sociale et criminalité en s’appuyant sur les résultats d’études récentes. Il s’agira ensuite, de confronter à cette analyse certaines approches sécuritaires mises en œuvre par bon nombre de grandes organisations internationales.

 La déstructuration sociale comme vecteur de violence

Les résultats de l’enquête du LAPOP [1] révèlent que le taux de victimisation criminelle [2] peut être considéré comme « moyen » en Haïti comparativement à d’autres pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Les personnes ayant déclaré avoir été victime d’un acte criminel représentent en effet 19% de la population au niveau national contre près d’un tiers au Pérou ou en Equateur. Cette même enquête du LAPOP révèle toutefois que la criminalité et la violence ont augmenté depuis 2010 dans les communes touchées par le séisme. Le taux de victimisation y est ainsi passé, entre 2008 et 2010, de 15% à 26% [3], soit un taux deux fois supérieur à celui des communes épargnées par le séisme (12.1%). La hausse de la criminalité n’est donc pas un phénomène homogène au niveau national, mais elle ne l’est pas non plus dans les régions affectées par le séisme.

Elle varie en effet de façon significative en fonction des conditions de résidence des populations. De nombreuses études ont ainsi révélé que les femmes vivant dans les camps de déplacés ont été proportionnellement plus exposées à des agressions sexuelles et à d’autres types d’actes criminels, particulièrement dans les premiers mois faisant suite à la catastrophe. Cette vulnérabilité accrue s’explique en partie par la promiscuité et par le démantèlement des réseaux familiaux et sociaux du fait des déplacements. Cet éclatement de la population a pu fragiliser la confiance interpersonnelle et conséquemment la cohésion sociale.

Cette faible confiance dans l’autre n’est toutefois pas en Haïti une conséquence du séisme, mais est quasi systémique. « Haïti affiche le taux de confiance interpersonnelle le plus faible parmi les pays sur lesquels des données sont disponibles » ; selon les résultats de l’enquête, 78% des personnes interrogées estiment que les habitants de leur quartier ne sont « pas vraiment dignes de confiance » voire « pas du tout dignes de confiance ». Or, cette confiance interpersonnelle est le ciment du lien social, de la solidarité, mais aussi de la stabilité.

Plusieurs études abordent également cette question de la faible confiance interpersonnelle et dans les institutions d’un point de vue historique et sociologique : « La confiance dans l’autre et dans les institutions qui structurent les rapports sociaux dans lesquels s’engagent les individus est généralement retenue comme l’une des variables culturelles les plus déterminantes dans la formation des liens sociaux au-delà du cercle restreint de la famille » [4]. Les résultats de l’étude menée par Alain Gilles dans les départements du Sud [5] corroborent l’enquête du LAPOP en indiquant que près de la moitié des personnes interrogées n’ont « pas du tout » confiance dans la société et plus d’un tiers « pas du tout » confiance dans les habitants de leur propre quartier.

 

Tableau1

 

Selon l’analyse de l’auteur, le lien social ne cesse de se désagréger du fait non pas de l’urbanisation accélérée, mais plutôt du processus de bidonvilisation qui concerne toutes les villes du pays indépendamment de leur taille. Il s’agit donc à la fois de facteurs démographiques (exode rural) et sociaux (très fortes inégalités et paupérisation de la classe moyenne). S’il n’existe en général pas de corrélation évidente entre la taille de la population des villes et le niveau d’homicides en milieu urbain, les niveaux d’inégalités (coefficient de Gini) [6] et la criminalité sont quant à eux plus étroitement liés. Or, Haïti est considéré comme étant le pays de la région où les inégalités monétaires sont les plus fortes [7] et où la confiance dans les institutions est parmi la plus faible. La conjonction de ces différentes caractéristiques peut alors résulter dans une forme de régulation à double niveaux : un recours plus important à la violence pour régler les conflits de voisinage et une réceptivité accrue pour la contestation politique à travers la participation à des manifestations [8] Selon Charlier, « les statistiques existent, qui prouvent que contrairement au discours véhiculé sur Haïti, il n’existe pas plus d’actes de violence ni de criminalité dans ce pays qu’ailleurs, en particulier dans d’autres pays de la Caraïbe ou du continent américain. La différence réside dans la manière dont ces questions sont abordées et dans les structures mises en place pour les gérer ».

Il existe bien entendu d’autres formes de violences en Haïti qui sont d’ordre politique ou liées aux trafics illicites ou encore à la défense d’intérêts privés (foncier, commerce, leadership). Il est essentiel que les analyses parviennent à dissocier distinctement les différents types de criminalité et les personnes les plus exposées à chacune de ses formes. Une meilleure lecture permettrait notamment une remise en question fondamentale de l’appréciation de la sécurité par les organisations humanitaires. La criminalité, dans un contexte tel que celui d’Haïti, est rarement aveugle et décrypter ses racines et ses enjeux permet de rejeter la thèse d’un « déterminisme historique et culturel qui entraînerait irrémédiablement [la nation haïtienne] vers la violence et le chaos » [Charlier, 2012].


[1] LAPOP : Latin Public Opinion Project (Vanderbilt University) ; le LAPOP réalise tous les deux ans des enquêtes d’opinion dans 26 pays du sous-continent américain et des Caraïbes (dont Haït) / http://www.vanderbilt.edu/lapop/hai...

[2] Les sondages de victimisation sont plus appropriés que les taux de criminalité dans les pays où la sous-déclaration est élevée. La question relative à la victimisation criminelle était la suivante : « Avez-vous été victime de vol, de cambriolage, d’agression, de fraude, de chantage, d’extorsion, de menaces violentes ou de tout autre type d’acte criminel, au cours des 12 derniers mois ? ».

[3] 26% des personnes interrogées ont déclaré avoir été victimes d’un acte criminel au cours des 12 derniers mois précédant l’enquête.

[4] « Regards sur la violence : Résultats d’enquête », Rachelle Charlier Doucet / Alain Gilles, 2012

[5] « The Social Bond, Conflict and Violence in Haiti », Alain Gilles, PRIO, 2012

[6] Le coefficient de Gini mesure l’inégalité des revenus dans un pays : le chiffre 0 représente une égalité parfaite (tous les revenus sont identiques) et le chiffre 1 une inégalité totale (1 seule personne reçoit la totalité du revenu).

[7] Même s’il n’existe pas de données récentes du coefficient de Gini (= 0.65 en 2005 selon le Ministère de l’Economie et des Finances). A titre de comparaison, le coefficient est estimé à 0.49 en moyenne pour l’Amérique Latine et les Caraïbes et à 0.34 pour les pays de l’OCDE.

[8] Instrumentalisation politique de la contestation.