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Humanitaires en mouvement n°19, numéro spécial "Localisation de l’aide "

Le Comité international de la Croix-Rouge et la localisation de l’aide : vers une véritable complémentarité
Jérémie Labbé

En 2015, le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (ci-après dénommé « le Mouvement ») a envoyé un message fort de soutien au renforcement du rôle des acteurs locaux et nationaux en réponse aux besoins humanitaires [1]. Pendant un siècle et demi, le Mouvement – un réseau humanitaire composé de 190 Sociétés nationales, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) – a incarné un esprit de réelle complémentarité entre les niveaux local, national et international de la réponse, en s’appuyant sur ses Principes fondamentaux.

La localisation est une bonne chose [2] en ce qu’elle reconnaît le rôle central que les acteurs locaux et nationaux ont toujours joué dans la réponse aux besoins humanitaires et propose de leur apporter un plus grand soutien en ce sens. Elle valorise en outre la responsabilité et la souveraineté des États, la rapidité de la réponse et sa durabilité, ainsi que la sensibilité culturelle et la capacité d’action et d’adaptation des communautés affectées. Pour autant, alors que la localisation prend souvent tout son sens dans des contextes de développement et de réponse à une catastrophe naturelle, elle n’est pas toujours appropriée dans les contextes de conflit armé et autres situations de violence.

D’après l’expérience du CICR, deux réserves importantes doivent être gardées à l’esprit, réserves qui renvoient aux questions de capacités et de principes humanitaires. Dans certaines situations, il arrive en effet que les capacités locales soient affaiblies ou détruites à un point tel qu’elles ne peuvent pas répondre suffisamment aux besoins des populations qui demandent à être satisfaits. Dans d’autres situations, elles peuvent être assez fortes mais inadéquates car trop partisanes sur le plan politique, corrompues, limitées ou intimidées pour répondre de façon impartiale sur toute la zone du conflit armé. Pour le CICR, le défi consiste donc à porter sur la localisation en contexte de conflit des jugements avisés et conformes à ses principes, ainsi qu’à partager son expérience pour faire avancer de façon significative la discussion sur ce sujet.

En septembre 2017, le CICR a organisé un atelier interne, facilité par le Groupe URD, dont les objectifs étaient les suivants : 1) dresser le bilan de l’expérience de l’institution en matière d’engagement et de soutien auprès des acteurs locaux et nationaux, à la fois au sein du Mouvement et à l’extérieur ; 2) identifier les domaines où le CICR pourrait améliorer ses propres pratiques ; et 3) s’appuyer sur son expérience opérationnelle pour alimenter la discussion en cours sur la localisation.

Bien que le CICR soit d’abord et avant tout un exécutant direct de programmes d’assistance humanitaire et de protection, il possède un long historique en matière d’engagement et de partenariats dignes de ce nom avec les acteurs locaux et nationaux et ce, de plusieurs manières. Les modalités et la profondeur de l’engagement dépendent en effet du type d’activités (par exemple, l’assistance, la protection ou même la promotion du droit international humanitaire et la prévention des violations du DIH) et du type de contexte (par exemple, un conflit prolongé, des hostilités en cours, des violences post-conflit ou urbaines). Son soutien peut ainsi prendre différentes formes : depuis un engagement à long terme pour renforcer les capacités d’une Société nationale jusqu’à un dialogue soutenu auprès des comités nationaux de DIH pour permettre aux autorités nationales de respecter leurs obligations internationales.

Cet atelier a permis au CICR de réfléchir sur les opportunités de mieux soutenir les acteurs locaux et nationaux pour qu’ils jouent le rôle qui leur revient, à la fois comme agents de la réponse et comme acteurs investis d’obligations de nature juridique ou morale. Il a également aidé à identifier les risques associés à la localisation pour préserver une action humanitaire impartiale, par exemple dans des contextes où les autorités nationales sont une partie au conflit armé ou encore là où la société civile est fragmentée et polarisée en raison des dynamiques du conflit.

Le débat actuel sur la localisation fournit au CICR une opportunité pour observer de façon plus approfondie ses pratiques opérationnelles en matière d’engagement avec divers acteurs locaux et nationaux dans différents contextes. Il permettra à l’organisation d’améliorer ses propres pratiques, mais aussi de partager de façon constructive sa riche expérience opérationnelle en matière de conflits pour alimenter le débat global sur la localisation.

Le CICR s’engage ainsi à partager son expérience dans trois domaines qu’il explorera davantage en 2018 :

  • Mieux évaluer ce que signifie dans la pratique une réelle complémentarité d’action locale, nationale et internationale. Le CICR soutient de façon active un projet de recherche commandité par la Croix-Rouge britannique qui étudiera comment les différentes composantes du Mouvement opèrent de façon complémentaire dans différents contextes affectés par un conflit ou une violence organisée.
  • Faire la lumière sur ce que signifie la localisation en termes de protection et de prévention des violations du DIH et des droits de l’Homme, un domaine souvent ignoré dans les discussions sur la localisation qui tendent à se focaliser sur l’aide humanitaire et à négliger le rôle des autorités locales et nationales.
  • Approfondir l’applicabilité des principes humanitaires aux acteurs locaux dans toute leur diversité (Sociétés nationales, autorités locales et nationales, organisations de la société civile, secteur privé, etc.) et ce que cela signifie en termes de localisation.

Il est attendu que ce travail contribue à une meilleure compréhension de la manière dont il est possible de rendre l’action humanitaire respectueuse de ses principes de façon « aussi locale que possible ». Dans le même temps, il convient d’appréhender ce que signifie concrètement une aide « aussi internationale que nécessaire », en particulier dans le cadre de conflits armés et d’autres situations de violence.

 

Jérémie Labbé
Policy Adviser
International Committee of the Red Cross

[1] Message du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge au Sommet humanitaire mondial, Résolution, adoptée au Conseil des délégués du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, 07 décembre 2015 : http://rcrcconference.org/wp-content/uploads/2015/04/CD15-R3-message-to-WHS_FR.pdf

[2] Dans le cadre de l’initiative du Grand Bargain (engagement 2), les signataires s’engagent à fournir plus de soutien et d’outils de financement aux intervenants locaux et nationaux « en mettant en œuvre une action humanitaire respectueuse de ses principes, de façon aussi locale que possible et aussi internationale que nécessaire. »