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Les défis de la reconstruction du centre-ville de Port-au-Prince
Richener NOEL, Août 2013

 

 3. Centre-ville de Port-au-Prince : les origines profondes d’une décrépitude

Si plus d’un an après le report des arrêtés de l’exécutif censés représenter des obstacles à la reconstruction du centre-ville, la confiance du secteur privé n’est toujours pas au rendez-vous, c’est que le problème est plus compliqué et remonte à des origines plus lointaines que le séisme du 12 janvier 2010. La destruction du centre-ville Prince s’inscrit dans le cadre de la dégradation du cadre environnemental de la ville de Port-au-Prince. Le centre-ville est victime de la croissance démographique et du manque de planification urbaine.

Le centre-ville s’est constitué comme « hypercentre » dès la fin de l’occupation américaine (1915-1934). À partir des années 30, l’économie et la relative autonomie des villes régionales se détériorent au profit de la capitale haïtienne. Les différents acteurs économiques de ces régions (Cayes et Jacmel notamment) migrent alors vers Port-au-Prince. Les activités tant du point de vue politique et culturel qu’économique de la nouvelle métropole sont devenues intenses. Les limites historiques de la ville sont largement dépassées et ses banlieues (Turgeau, Pacot, Fontamara, Bizoton, Thor, Pétion-Ville, etc) se développent considérablement. Le territoire actuel du centre-ville commence à se distinguer en attirant progressivement toute l’élite économique haïtienne. Ses magasins, dépôts, bureaux desservent tout le pays. Les grands travaux d’aménagement urbain entourant l’exposition internationale marquant le bicentenaire de la ville (1946-1954) ont grandement favorisé l’éclat de ce centre-ville.

L’exode rural massif enclenché à partir des années 60 est considéré comme lié à ce processus de centralisation [1].

La ville a connu une croissance sans précédent (de 150 000 en 1950 à près de 500 000 habitants en 1971, puis à 1 million en 1987), laquelle, en raison l’absence de planification urbaine, a produit des conséquences très néfastes (crise de logements, extension urbaine incontrôlée, dégradation environnementale). La ville s’est fortement densifiée de l’intérieur tout en s’étalant de manière extensive dans sa périphérie. De plus, le contexte de troubles et d’instabilité politique post-86 (après la chute du régime des Duvalier) a participé à la défaillance des structures de gouvernance urbaine, lesquelles ont même quasi disparu. Les répercussions sont immédiates : une saturation de sa capacité d’accueil, avec une nette augmentation de l’insalubrité, un accroissement incontrôlé des activités informelles (surtout des marchés d’espaces-rues), une insécurité urbaine grandissante, une saturation dans les transports et une détérioration du cadre environnemental physique de la ville.

Le centre-ville a au même rythme que la ville en général subi cette dégradation environnementale (sociale et physique). Progressivement, le centre-ville est abandonné. Le bicentenaire qui fut un espace très célèbre pour les promenades et recréations est bien avant les années 90 voué à l’abandon. Les efforts de restauration de ses différentes places (vers 2000) n’ont pas changé le cours de ce mouvement. Dès la fin des années 90 de bonnes parties des rues Pavé, Miracles, Grand-Rue, Casernes, sont désertées et les propriétaires commencent alors à s’implanter dans d’autres endroits de la capitale.

Après 2000, les troubles politiques et l’insécurité physique n’ont fait qu’accélérer la désaffection pour le centre-ville : chaque semaine apporte ses cas d’assassinats et de violences. Les manifestations populaires des années 2001-2004 lui ont été très néfastes, mais le point culminant est certainement la vague de turbulences de 2004 et 2005. Marquée par la guérilla urbaine (opération-Bagdad) et des cas de kidnapping et d’assassinats sans précédent, cette période est la plus décisive dans l’abandon du centre-ville. Les ambassades, consulats et la plupart des grandes agences qui occupaient ces lieux ont ainsi progressivement délocalisé leurs bureaux en-dehors du centre-ville. Il en est de même pour la plupart des banques. L’État lui-même s’est retiré, les nouveaux ministères ne s’implantant plus au centre-ville (partie près du Champ de Mars) et les organes spécialisés s’établissant de plus en plus dans d’autres endroits. La Mairie de Port-au-Prince amorçait son départ bien avant 2005. Dès les années 2000, le centre-ville n’était alors plus que l’ombre de lui-même. Le séisme de 2010 ne fait qu’accentuer cette désaffection et Pétion-Ville s’affirme de plus en plus comme le principal centre économique de la capitale. Les grands centres de distribution s’éparpillent un peu partout dans la plaine du Cul-de-Sac, à Tabarre et à Delmas. Tous ces facteurs entretiennent un processus de déqualification territoriale et de répulsion du centre-ville, qui est perçu comme faisant partie de la « zone d’en bas », associé à la pauvreté, l’insécurité, l’insalubrité. Les commerçants y viennent seulement le matin pour leurs activités et remontent les après-midi, laissant la ville quasi fermée la nuit. Le centre-ville était donc bien avant 2010 une zone sans grande dynamique qui caractérise normalement le cœur des villes, sinon un grand marché informel où riches et pauvres défendent quotidiennement dans une précarité environnementale avérée leurs intérêts individuels. Actuellement, changer cette perception de l’insécurité est l’un des plus grands enjeux des travaux à mener au centre-ville.


[1] Anglade Georges (1982). Atlas critique d’Haïti. Editions du ERCE et CRC, Montréal.