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Les quartiers Bristout et Bobin face à leur sort, entre l’urgence et la reconstruction
Richener NOEL, juin 2012

Bristout et Bobin sont parmi les quartiers de la région métropolitaine de Port-au-Prince ayant connu un énorme bouleversement à la suite du séisme du 12 janvier 2010. Avant le séisme, ces deux quartiers vivaient certes une situation de précarité, mais la vie revêtait un caractère de « normalité », sans fortes tensions interpersonnelles ; la population était épargnée des violences liées aux actions de gangs et des effets des soubresauts politiques de ces dernières années, contrairement à d’autres quartiers populaires. Avec plus de 35% des maisons endommagées par la catastrophe, environ 40% des habitants se sont retrouvés répartis entre 15 camps. Aujourd’hui, plus de deux ans après, le bilan de la réponse humanitaire qui s’en est suivie semble plutôt positif, notamment à travers les actions de « Architectes de l’Urgence » et de « Solidarités International », lesquels ont élaboré un document titré « Profil Quartier de Bristout-Bobin » sur lequel s’appuie en partie ce papier. Le désengagement des acteurs internationaux laisse toutefois en suspens un certain nombre de problèmes non résolus. Qui pis est : on n’a jamais été aussi perplexe sur les perspectives d’avenir. Cet article est élaboré en prélude à la recherche sur « Environnement et reconstruction dans la région métropolitaine de Port-au-Prince » actuellement menée par le groupe URD.

 Bristout-Bobin : une agrégation de quartiers / camps et l’invention d’une gouvernance communautaire

Les quartiers Bristout et Bobin se trouvent au nord-est du centre de Pétion-Ville, accessible principalement par la route de Péguy-Ville. Ils sont deux noms de lieux-dits distincts, mais situés à proximité l’un de l’autre, ils connaissent à peu près la même histoire et la même réalité sociale. Ils sont généralement cités ensemble par le composé Bristout-Bobin ou Bristout & Bobin. Spatialement, les deux quartiers, 15 hectares de surface [1] , sont bien délimités par le plus grand ravin sec de la zone dénommé Ravine-Bristout, au nord et à l’ouest, qui sert de barrière physique. Dans la partie est et sud, les limites ne sont pas tout à fait visibles, mais les hauts murs protégeant les grandes villas limitrophes laissent supposer une frontière très aiguisée au niveau social, qui fait restreindre à notre avis les quartiers/camps Bristout-Bobin au seul bidonville. Les habitants se trouvent ainsi plus ou moins dans une même universalité de conditions : un tissu péri-urbain d’habitats précaires et de camps spontanés où vivent des milliers de gens dans une précarité bien visible.

Les quartiers regroupent environ 4 750 familles (plus de 20 000 habitants) dont 40% se sont retrouvés dans des camps, suite au séisme du 12 janvier 2010. Il n’y a pas eu beaucoup de victimes (comparativement à d’autres quartiers, bien sûr) ; environ 20 morts et une centaine de blessés, d’après un responsable d’organisation communautaire. Dans un contexte de retrait des acteurs de l’aide, les déplacés sont supposés plus vulnérables aux effets négatifs du choc socioéconomique provoqué par la catastrophe. La situation de ces habitants devrait être encore plus dramatique lorsqu’il s’agit des personnes en situation de handicap physique, d’orphelins, de femmes enceintes, de femmes seules cheffes de famille ou des personnes souffrant de maladies chroniques (VIH/SIDA, Cancer, diabète, etc.). Les responsables de ce camp ne sont pas en mesure pour le moment d’évaluer avec précision le niveau de vulnérabilité de ces cas spécifiques. Ils admettent que des études ultérieures devront permettre d’établir les effets réels de l’aide humanitaire sur la vie de ces catégories et de comparer avec des indicateurs établis leurs conditions socioéconomiques entre les deux périodes : avant et après le séisme.

Bristout-Bobin répond aux mêmes caractéristiques des quartiers informels ou spontanés pauvres de Port-au-Prince. Cela dit avant même le séisme, les habitants faisaient face à de multiples contraintes, notamment celles liées à l’insalubrité, la précarité, l’absence ou le défaut de service public et l’habitat pauvre. Le séisme n’a fait que compliquer la situation. Par une simple observation, on peut voir que les maisons sont majoritairement construites sur des pentes aigües et en dehors de toute réglementation, ce qui explique l’ampleur des dégâts matériels causés par le séisme. En plus des maisons totalement effondrées (nombre indisponible), 15% des maisons ont été constatées irrécupérables (taguées en rouge), 20% partiellement endommagées et nécessitaient des réparations ou renforcements (taguées en jaune), 40% ont bien résisté et habitables dans l’immédiat (taguées en vert) et plus de 20% n’ont pas été prises en compte dans les évaluations du Ministère des Travaux publics, des Transports et des Communications (TPTC) [2]. Un an après le séisme, février 2011, plus de 60 % des maisons affectées n’avaient pas encore été touchées par les processus de réparation. Dans plus de 30% des cas, ce sont les habitants eux-mêmes qui s’activaient dans la réparation de leurs maisons. Pour le moment, les données ne sont pas actualisées ; pas d’informations sur le nombre de maisons réparées, et par quel moyen les réparations sont financées. Toutefois, les informateurs font état d’une importante dynamique d’auto-reconstruction dans les deux quartiers.

Bristout-Bobin fait partie de ces quartiers de Port-au-Prince qui ne sont pas administrés directement par une autorité municipale et étatique. En effet, le seul élu, délégué de ville, représentant le quartier dans l’assemblée municipale, n’a pas un rôle administratif, mais plutôt consultatif auprès de la mairie. Or, la mairie elle-même n’a pas pu répondre aux besoins des habitants. La gouvernance a donc longtemps été communautaire via quelques organisations. Parmi d’autres, on retrouve : le Comité pour le Développement Communautaire de Bristout (CODCOB), l’Union Tèt-ansam pour le Développement de Bobin, Mouvements des Jeunes Unis pour le Développement des Pétionvillois (MOJUB). Après le séisme, une autre structure-plateforme a émergé, regroupant les comités des différents camps. Cette structure du nom de Comité de Coordination Générale de Bristout-Bobin (CCGBB) s’est beaucoup renforcée et a été utilisée comme principal canal de distribution de l’aide humanitaire dans les quartiers et camps. Actuellement, il s’est renforcé par l’appui d’un Centre de Ressources Communautaires (CRC) nouvellement constitué. Le CCGBB joue aussi le rôle d’interlocuteur et de facilitateur aux intervenants dans les deux quartiers. De fait, il a milité pour la réalisation de nombreux travaux en faveur de la communauté, comme le bétonnage de certaines rues, la mise en place de lampadaires solaires, l’organisation d’activités culturelles et sportives, la gestion du terrain sportif, etc. On peut dire qu’il y a une importante dynamique communautaire à Bristout-Bobin.

Le comité de coordination envisage de lancer un nouveau recensement afin d’avoir des données précises sur la situation et le nombre de personnes vivant dans les camps. En effet, depuis le séisme, il y a une dynamique migratoire à travers les quartiers et camps de Bristout-Bobin. Bon nombre de personnes, parmi lesquelles certaines bénéficiant de l’aide à la réparation de leurs logements et d’autres par eux-mêmes, ont quitté les camps, pendant que d’autres quittant les camps du centre de Pétion-Ville et de toute la région métropolitaine ont fait le mouvement inverse. D’autres personnes pauvres non victimes du séisme venant des provinces viendraient aussi pour s’abriter dans ces camps. Ces va et vient rendent extrêmement difficile l’estimation du nombre de personnes vivant encore dans ces camps [3].

Il faut dire que les projets de relocalisation en cours d’exécution dans la région métropolitaine n’ont pas encore touché les quartiers/camps de Bristout-Bobin. Pour le moment, il reste encore une douzaine de camps de petite et de moyenne dimension (entre 50 et 400 familles), et ceux qui sont fermés le sont par les efforts des déplacés eux-mêmes. « Le processus de relocalisation n’a pas encore touché Bristout-Bobin. Nous ne sommes pas en mesure non plus d’affirmer si ce quartier est concerné par ce processus, a déclaré un responsable du Comité de Coordination. » L’informateur a fait aussi mention d’un appui du Bureau des Nations Unies pour les Services d’Appui aux Projets (UNOPS) à la réparation de certaines maisons.

Des responsables communautaires pointent du doigt certaines activités de réparation de maisons entreprises par des organisations internationales, lesquelles au lieu de permettre de diminuer significativement le nombre d’occupants des camps, facilitent des cas de tricherie. Il fait état des cas où certaines personnes ayant leurs maisons réparées choisissent de rester dans les camps, et louent leurs maisons à d’autres particuliers. Dans d’autres cas, ils louent leurs shelters et restent sous les tentes. La participation du comité de coordination dans ces projets aurait, d’après eux, permis un meilleur suivi et aiderait à diminuer plus substantiellement le nombre de personnes vivant dans les camps, avec les mêmes moyens investis. Les modalités d’actions des ONG n’ont pas toutes été jugées efficaces et efficientes, d’après ces mêmes informateurs, qui laissent entendre que celles-ci sont scrutées à la loupe par les organisations locales.


[1] Les données utilisées dans ce papier sont tirées de « Profil de Quartier de Bristout-Bobin », Architecte de l’urgence et Solidarité internationales, avril 2011. Certains responsables communautaires nous ont aussi fournis d’importantes informations.

[2] Ces chiffres, provenant de l’enquête de Solidarité International et Architectes Sans Frontières, auprès des familles, non du comptage des bâtiments.

[3] Ces mêmes constats ont été faits dans d’autres situations à Port-au-Prince : « Si l’on regarde à l’intérieur de l’espace-camp, on observe une réalité fluide, caractérisée par les « migrations » des déplacés, pas seulement d’un camp à l’autre en cas d’éviction, mais entre les camps et la province, le camp et le quartier, le camp et la maison. Les gens se déplacent de manière fonctionnelle, laissant entrevoir le phénomène – difficile à quantifier – des tentes vides, ou tentes zombies, où les gens n’habiteraient pas mais où ils se rendraient occasionnellement (Giovanna Salome (2012). Camps, transitional site et relogement à Port-au-Prince après le séisme du 12 janvier. CERI/CNRS. www.cerisciencespo.com/archive/2012/janvier/dossier/art_gs.pdf) »

En savoir plus

Architecte de l’urgence et Solidarités international (avril 2011). Profil de Quartier de Bristout-Bobin.