La revue du Groupe URD

Outils et méthodes

CHS Norme humanitaire fondamentale (CHS)
Pictogrammme Sigmah Logiciel Sigmah
Pictogrammme Reaching Resilience

Reaching Resilience
Pictogrammme brochure Formation Environnement
Pictogrammme brochure Manuel participation
Pictogrammme COMPAS Méthode COMPAS
Pictogrammme globe terrestre "Mission Qualité"
Pictogrammme PRECIS Humatem Méthode PRECIS

Luttes féministes en Haïti : repères historiques et conséquences actuelles de la présence internationale

L’importance du mouvement féministe haïtien est mal connue. Celui-ci a contribué à transformer les conceptions, lois et pratiques patriarcales ayant cours en Haïti. Mais l’intervention humanitaire a radicalement transformé l’échiquier politique et économique haïtien, et a eu des conséquences en termes de représentation et de perceptions, parfois dé-structurantes pour son mouvement féministe.

Denyse Côté, professeure titulaire au département du travail social et des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Directrice de Observatoire sur le développement régional et l’analyse différenciée selon les sexes (ORÉGAND) et membre du Réseau québécois des études féministes (RéQEF) prétend dans cet article lever le voile sur quelques éléments de cette histoire du mouvement féministe afin de mieux en saisir la nature, la force ainsi que l’ancrage. Elle aborde également les obstacles qu’a connu ce mouvement suite au séisme de janvier 2010, en particulier les retombées dé-structurantes du stéréotype misérabiliste importé par les organisations d’aide.

L’auteure retrace l’histoire des luttes féministes en Haïti comme étant aussi celle de la lutte pour la démocratie et contre les ingérences étrangères. La Ligue féminine d’action sociale, créée en 1934, initia dès la première moitié du XXe siècle des activités variées : éducation civique des femmes, cours du soir pour les ouvrières, caisse coopérative populaire, conférences à travers le pays, création de bibliothèques, ouverture d’un foyer ouvrier, pétitions aux instances concernées pour l’ouverture d’écoles pour filles, réclamation d’un salaire égal pour un travail égal, etc. Pendant plus de 25 ans, ces militantes ont réclamé des libertés démocratiques, dont l’émancipation des femmes, avant d’être réduites au silence par le régime de Duvalier père (Papa Doc).

Fort de l’esprit indépendant des Haïtiennes, le mouvement féministe a repris le devant de la scène à la chute de Duvalier fils (Bébé Doc) en 1986, porté par une nouvelle génération et par certaines leaders revenues d’exil. Le coup d’envoi de ce renouveau sera sans contredit l’appel à manifester pour la démocratie et les droits des femmes lancé deux mois après l’exil de Jean-Claude Duvalier (Baby Doc) par des militantes et qui réunit dans une marche à Port-au-Prince plus de 30 000 femmes le 3 avril 1986. Durant cette période, de nombreuses organisations de base virent le jour ; le premier refuge pour femmes victimes de violence fut créé (Kay-Fanm) et on dénombrait par la suite 400 groupes locaux de femmes paysannes, en plus d’importants groupes nationaux tels EnfoFanm, les sections femmes du Mouvement paysan de Papay (MPP) et de la Confédération nationale des éducateurs et éducatrices d’Haïti (CNEH), et le Centre de promotion des femmes ouvrières (CPFO).

Huit mois après l’élection de Jean-Bertrand Aristide (1991), celui-ci fut chassé du pouvoir par le général Cédras. La plupart des militantes féministes prirent alors le chemin du marronnage et les abus aux droits humains, en particulier le viol comme méthode de répression, augmentèrent de façon dramatique (HRW, 1995). Sous le régime militaire, les féministes dénoncèrent publiquement le nombre croissant de viols et d’autres violations de nature politique commis par les forces de sécurité sur les femmes et sur les leaders féministes. Elles incitèrent les organisations internationales à documenter le viol en Haïti comme arme de répression et forcèrent par la même occasion la fin de ce tabou sur la violence intime contre les femmes (Fuller, 1999).

La fin du régime militaire de Cédras et le retour à la présidence constitutionnelle d’Aristide furent accompagnés, en 1994, du débarquement d’une force militaire multinationale. Les groupes de femmes profitèrent de ce nouvel espace démocratique pour obtenir la création du ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF).

Désormais fédérées au sein de la CONAP (Coordination nationale de plaidoyer pour les droits des femmes), elles dénoncèrent en octobre 2003, les chimères responsables de violences politiques spécifiques aux femmes et du meurtre d’une militante (CONAP, 2004). Le départ forcé du président Aristide en février 2004, sous l’auspice des grandes puissances, a représenté pour plusieurs une certaine victoire en matière de droits des femmes, mais aussi symbolisé, par la même occasion, une ingérence américaine inadmissible (Burton, 2004). La CONAP a aussi dénoncé les viols individuels et collectifs perpétrés par des soldats de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Elle a initié la création d’une structure mixte regroupant les représentantes de l’État, des institutions internationales, des ONGI et des associations féministes : la Concertation nationale contre les violences faites aux femmes. Suite au séisme, les organisations de la CONAP ont aussi réalisé des interventions préventives dans les quartiers populaires et dans les camps de personnes déplacées.

La communauté internationale, la diaspora, les ONGI et contingents internationaux des opérations de paix des Nations Unies font partie depuis longtemps du paysage politique haïtien et constituent une réalité incontournable pour son mouvement féministe. Cependant l’arrivée massive de travailleurs et travailleuses humanitaires internationaux suite au séisme a transformé radicalement l’échiquier politique. L’aide concrète a certes été providentielle mais elle a aussi produit d’importants effets secondaires. L’auteure affirme qu’en bout de ligne, l’intervention humanitaire a augmenté non seulement la dépendance de la population haïtienne envers l’aide internationale mais aussi saboté de larges pans de l’économie locale et du tissu social : à l’instar d’autres vastes mobilisations humanitaires, on a assisté à un emballement médiatique, au sensationnalisme, à la simplification des messages, à la culture de l’urgence ainsi qu’à une désorganisation.

Les organisations internationales ont véhiculé la perception des femmes haïtiennes comme victimes, perception forgée à même les informations véhiculées par les média occidentaux, des horreurs dont ils sont témoins, l’extrême pauvreté de la population ainsi que la désorganisation des institutions et des infrastructures haïtiennes. Les femmes haïtiennes ont été transformées par le discours des ONGI en symbole du soutien à l’humanité toute entière, de l’abnégation, de la famille et de l’éducation (Corbet, 2011), substituant ici la représentation de la victime à celle d’actrice sociale. Ces représentations ont eu pour effet de reléguer le mouvement féministe haïtien dans l’ombre, alors qu’il avait réussi, au cours des périodes précédentes, à imposer chez ses compatriotes et auprès des partenaires internationaux l’image de femmes résistantes et citoyennes.

Le mouvement féministe haïtien s’est battu pour transformer les conceptions, lois et pratiques patriarcales ayant cours en Haïti. Mais l’intervention humanitaire a radicalement transformé l’échiquier politique et économique haïtien. Elle s’est sédimentée à la présence militaire de la MINUSTAH. Puis le battage médiatique a fixé, dans l’imaginaire occidental, les femmes haïtiennes en victimes et en dépendantes de l’aide étrangère. Cette représentation d’ordre thérapeutique a servi d’assise à la justification de l’incursion étrangère sur le territoire haïtien et s’est avérée dé-structurante pour son mouvement féministe. La violence sexuelle aura certes été intégrée à l’économie politique du trauma en situation de désastre naturel. Mais une grille d’analyse féministe nous permet de lever le voile sur la réinsertion de conceptions patriarcales de la féminité dans le discours humanitaire qui invalident les conquêtes des femmes haïtiennes, invisibilisent l’importance du mouvement féministe haïtien tout en contribuant à l’affaiblir.

 

Résumé d’un article de Denyse Côté, qui a été publié dans la revue Possibles (vol. 38, no. 1, pp. 209-223), sous le titre « Anpil fanm tombe, n’ap kontinye vanse » : luttes féministes en Haïti », disponible en ligne : http://redtac.org/possibles/files/2014/09/PDF-Féminismes-à-télécharger.pdf

En savoir plus

Luttes féministes en Haiti , Denyse Côté, revue Possibles, été 2014