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Migration et gouvernance urbaine : deux thématiques fondamentales et indissociables dans le cadre de la reconstruction de la ville de Port-au-Prince
Richener NOEL_avril 2012

Alors que tous les modèles présagent une accélération de l’exode rural, ajouté à la croissance interne, donc un accroissement continu de la population de la capitale, on doit s’attendre à une plus forte pression sur l’espace de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Dans cette situation post-séisme au cours de laquelle toutes les questions se posent sur les modalités et l’établissement des priorités, il est essentiel de comprendre que, au fond, la catastrophe ne fait qu’exprimer au grand jour les conséquences de la faillite institutionnelle de la ville. Pour ainsi dire, les autorités se doivent de comprendre que la reconstruction est avant tout un défi institutionnel.

Migration et gouvernance urbaine : la question migratoire a été véritablement posée en Haïti un peu après l’occupation étasunienne de 1915. Le processus de remembrement des grands domaines situés dans les grandes plaines du pays a conduit à la fermeture de nombreuses petites entreprises agricoles et familiales desquelles vivaient bon nombre de paysans sans terre. Cette situation a fabriqué un prolétariat rural d’un genre nouveau (Dorvillier : 2010). En conséquence, un nombre croissant de paysans, dépossédés ou éjectés de leurs anciennes activités et de leurs terres, ont été contraints de se rendre massivement vers la République Dominicaine et Cuba. Ces deux pays possédaient déjà des mises en place agro-industrielles capitalistes qui nécessitaient de la main-d’œuvre haïtienne à bon marché pour répondre à leurs besoins en denrées (Trouillot : 1986). Il est à remarquer que cette force de travail a été utilisée dans des conditions d’exploitation maximale dans les plantations de canne à sucre. Ces modalités de travail ont même été souvent comparées à l’esclavage (Corten : 1972, cité par Icart : 1997). Les procédés de voyage, de gestion et de traitement des migrants ont été très macabres. Cette migration n’ayant rapport qu’à la saison de la récolte de la canne a pris le nom de « traite verte ». Cette migration saisonnière massive bouleversa énormément la vie rurale haïtienne et fragilisa les sociétés d’accueil.

Sous le régime des Duvalier, la migration haïtienne s’intensifie encore davantage. Les Haïtiens partent dans les quatre directions. Il s’agit de plusieurs types de migrations : migration scolaire, migration permanente, migration d’exil, migration légale et illégale, etc. Il n’est pas facile aujourd’hui de faire le décompte d’Haïtiens ou de leurs descendants à l’étranger ; le ministre des Haïtiens vivant à l’étranger en estime le nombre à 4 millions en 2010, soit plus de 3 Haïtiens sur 10.

A la base de la migration - Sur le plan économique sévit dans les milieux ruraux une très nette décroissance. Ce constat a été fait dès le XIXe siècle, mais la situation allait s’aggraver à partir des années 1950. La dépravation environnementale, dont l’érosion des sols, l’augmentation de la population qui engendre la diminution de l’espace moyen cultivable par paysan (moins d’un hectare en moyenne par habitant vers la fin du XXe siècle), l’archaïsme des techniques et des moyens de productions agricoles, les problèmes fonciers, les mauvais choix ou le déficit en matière de politiques agricoles sont parmi les causes de cette paupérisation. Paul Moral (1950) décrit une paysannerie d’une pauvreté extrême où même l’alimentation et tous les besoins basiques sont des besoins cuisants. Dorvillier (op. cit.) permet aussi de saisir brièvement la situation d’un monde rural marginalisé où la différence d’avec le monde urbain est flagrante.

Les transformations qui s’opèrent dans la paysannerie haïtienne ne sont pas seulement économiques, mais aussi culturelles et sociales (Faustin : 2003 ; Souffrant : 1995). Les paysans ne se voient plus comme de simples victimes d’une société marquée par la marginalisation, mais comme acteurs et réclament l’éducation à l’instar des autres catégories de la société (Ronceray ; 1972). La fuite de l’isolement rural et l’intégration sont aussi à la base de cette migration massive.

La migration et ses impacts sur la ville de Port-au-Prince - L’ampleur que prend chaque jour l’occupation sauvage et excessive des espaces inappropriés dans la région métropolitaine de Port-au-Prince est révélatrice d’un grand malaise, on dirait d’une grande crise, du passage à l’urbain dans le pays. A cause du manque de planification et de tout réalisme dans l’appréhension du phénomène, les autorités et les services publics semblent surpris par les effets nocifs de l’exode rural. L’extension de la ville est caractérisée par une pression accrue sur ses quartiers et un déferlement incontrôlé vers ses périphéries, qui, progressivement, a provoqué cette conurbation entre les différentes villes entourant la commune de Port-au-Prince. Comme conséquences, la capitale a subi de façon singulière les effets des secousses sismiques du 12 janvier 2010.

Renforcement institutionnel comme moyen de contrôle de l’urbanisation - L’affaiblissement des institutions de gestion de la ville est une constante de ces dernières décennies, et semble en corrélation positive avec le pourrissement de la situation. Les institutions étatiques et territoriales ne peuvent pas répondre à leurs missions. La mairie qui naturellement, comme l’élément principal dans la gouvernance locale, devrait appliquer les politiques publiques en matière d’urbanisme, ne représente aujourd’hui qu’un noyau fonctionnel. Les structures des collectivités sont fragilisées par les modes d’actions des organisations non-gouvernementales et internationales et certains comportements de l’Etat central.

L’afflux massif de centaines d’organisations menace principalement d’étouffer davantage les capacités d’actions des instances locales. Aujourd’hui la Mairie de Port-au-Prince peut ne pas apprendre les leçons de la catastrophe du 12 janvier, pour se renforcer et pour développer les « spécialités » des réponses aux crises.

Des actions gouvernementales contredisent les velléités du renforcement institutionnel. Les institutions territoriales sont devenues de plus en plus faibles ces dernières années alors que le Gouvernement haïtien a créé bon nombre de commissions et d’instances, dans beaucoup de secteurs, liées au Gouvernement même, en vue de pallier les problèmes d’efficacité des pouvoirs publics.

Comme conséquences : les Mairies sont institutionnellement pauvres, sans grands moyens économiques, sans ressources humaines qualifiées, avec peu de services ou de sections, etc., donc sans moyens d’action. Au niveau des instances créées, il n’y a aucun ancrage territorial car leurs fonctions rentrent dans les rôles naturels et légitimes de la Mairie. Cette situation engendre parfois des conflits de pouvoirs et les uns à imputer les responsabilités des échecs sur les autres. De pareils cas se répètent fort souvent entre la Mairie de Port-au-Prince et le Service métropolitain de Collecte de Résidus solides (SMCRS). Et, de fait, celui-ci n’a pas résolu le problème de ramassage d’ordures dans la région métropolitaine.

Le morcellement de la ville de Port-au-Prince enclenché vers les années 80, en faisant passer des banlieues au rang de commune n’a pas atteint les objectifs escomptés. La création des Mairies de Carrefour, de Delmas en 1982 et celles de Tabarre et de Cité-Soleil en 2003 ne font qu’augmenter le nombre d’entités, sans avoir un impact important sur la qualité et l’efficacité des services offerts aux citoyens. Cette initiative a plutôt amputé des moyens à la capacité d’action de la Mairie principale.

Aujourd’hui n’y a-t-il pas raison d’enclencher le processus inverse, c’est-à-dire l’unification des moyens des mairies ? C’est peut-être une option à explorer. S’il va être difficile d’unifier toutes les mairies de la zone métropolitaine en une Mairie de Port-au-Prince, d’une grande commune de Port-au-Prince, il est toutefois envisageable d’unifier leurs services ou les spécialiser sur leurs points forts. La Mairie de Port-au-Prince pourrait gérer la collecte des déchets, et la Mairie de Delmas s’occuperait d’un observatoire d’urbanisme pour la région métropolitaine. C’est le concept de « l’inter-municipalité » évoqué par Caroline Gutton (Coordonnatrice des activités d’Initiative Développement en Haïti).

La valorisation des connaissances et des techniques de planification urbaine au service de la gestion urbaine - La non-utilisation des connaissances et des techniques modernes dans la planification urbaine est l’une des révélations de l’échec cuisant de l’urbanisation en Haïti, accompli avec la catastrophe du 12 janvier. Faute d’un observatoire ou d’un service d’urbanisme, les décideurs n’ont pas pu adapter leurs actions selon les informations et les connaissances disponibles sur la ville et au regard des modèles (prospectifs) de l’évolution de la réalité. C’est de fait un élément décrivant le sous-développement des institutions. Comment planifier l’offre sans les informations sur la demande ? Les instances concernées par la gestion urbaine à Port-au-Prince ne peuvent planifier les logements, l’eau, les infrastructures urbaines, etc., selon ce que seront les besoins dans cinq ans. C’est en ce sens que les services publics ne précèdent généralement pas la construction des quartiers et sont toujours surpris par les conséquences néfastes de l’auto-occupation sur l’environnement.

N’est-il pas nécessaire d’établir, au sein même des institutions de décisions, un observatoire d’architecture et d’urbanisme qui donnerait les directives ? Généralement, un observatoire d’urbanisme a pour mission : l’audit de la situation des collectivités locales et de formation (études, expertises, travaux de recherche, la formation des élus, la communication des savoir-faire). Il doit aussi assurer entre les élus et les chercheurs une fonction de courroie de transmission et de traduction des interrogations des premiers en thèmes de recherche pour les seconds et recenser les expériences étrangères et en assurer la diffusion. Dans certains pays, l’intérêt pour les politiques urbaines pousse même à créer le ministère de la Ville, dans d’autres, le ministère de l’Aménagement du Territoire ; mais ceux-ci ne remplacent pas les observatoires, qui sont davantage liés aux collectivités.

Bibliographie

  • Charles Daly Faustin (2003) Nouveaux Horizons de la société rurale haïtienne, Presse évangélique, Port-au-Prince, Tome I.
  • Dorvilier Fritz, Les causes de la crise de la transition démographique en Haïti : une analyse néo-institutionnelle, http://www.google.ht/url?sa=t&r..., consulté le 10 avril 2010.
  • ICART Jean-Claude (1997). Négriers d’eux-mêmes, éditions CIDHICA, Montréal.
  • Trouillot Michel-Rolph. (1986). Les Racines historiques de l’État Duvaliérien, Éditions Deschamps, Port-au-Prince.
  • RONCERAY Hubert De (dir.) (1979). Sociologie du fait haïtien. Les Presses de l’Université du Québec et Les Editons de l’Action sociale, Montréal et Port-au-Prince.
  • SOUFFRANT, Claude (1995). Sociologie prospective d’Haïti. Editons CIDIHCA.