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Mise en œuvre de l’aide en Afghanistan : les militaires sont-ils responsables de la détérioration de l’espace humanitaire ?
Laurent Saillard

Mots-clés: Asie du Sud / Point de vue /

Beaucoup a été dit sur l’aide humanitaire dans le cadre de conflits armés, en particulier sur la réduction de l’espace humanitaire, l’interaction entre acteurs civils et militaires, et la confusion des genres. De 2009 à 2011, je dirigeais une organisation qui se nomme ACBAR, première plateforme de coordination des ONG en Afghanistan. A cette période cruciale pour le pays, j’étais donc idéalement placé pour observer non seulement le comportement des acteurs humanitaires et des forces armées, mais aussi la manière dont ces derniers interagissent lorsqu’ils interviennent sur les mêmes crises. Cette position stratégique fut riche d’enseignements en ce qu’elle m’a permis d’ouvrir les yeux sur les limites des multiples modus operandi des ONG et agences des Nations unies ainsi que sur l’influence des Etats et de leurs orientations stratégiques sur les priorités de la communauté humanitaire.

Mon objectif ici, après neuf années passées dans l’un des contextes les plus militarisés du monde, est de faire part de mes propres observations afin d’attirer l’attention sur des comportements que je qualifierais de problématiques, voire d’irresponsables, des acteurs humanitaires. Dans un contexte de guerre comme en Afghanistan où l’environnement opérationnel requiert discipline, cohérence des choix et transparence, de nombreuses organisations ont succombé à la facilité en optant pour des choix à court terme sans voir leurs implications dans le temps, que ce soit pour eux-mêmes ou leurs bénéficiaires, ou encore pour la crédibilité du secteur de l’aide dans son ensemble. Lorsque les principes humanitaires ne sont plus compris, respectés, ou interprétés de façon abusive voire fantaisiste, il est alors grand temps pour tous de prendre du recul et d’examiner de façon critique l’impact de son action.

 Une action fondée sur des principes : différentes interprétations, différentes pratiques

Les principes censés guider l’action humanitaire sont interprétés de multiples manières, il n’y a pas homogénéité d’approche sur ce point. De ce fait, leur mise en œuvre varie d’un acteur, d’un contexte à l’autre. Depuis mon observatoire, en tant que directeur d’une organisation chargée de coordination, j’ai vu de tout, de bons et de mauvais exemples. Bien souvent mes observations m’ont amené à m’interroger sur le niveau de compréhension de ces principes au sein de la communauté humanitaire, sur les moyens de mise en œuvre ou parfois même sur l’honnêteté intellectuelle de certains acteurs dont les actes ne reflètent pas la parole.

On pourrait citer à titre d’exemple les nombreuses ONG et agences UN qui ont accepté de bon cœur des financements en provenance des Équipes Provinciales de Reconstruction (ou fameux PRT en anglais pour Provincial Reconstruction Team), financements alloués partout en Afghanistan pour appuyer des projets motivés politiquement et/ou militairement alors que, dans le même temps, elles apportaient une aide d’urgence aux victimes du conflit. Une aide qui, en principe, se doit d’être indépendante, impartiale et neutre. Ces éléments ont suffit pour donner aux acteurs extérieurs, tels les groupes armés, les acteurs politiques ou les bénéficiaires de l’aide eux-mêmes, une impression de confusion, d’ambigüité qui, au final, a affecté la crédibilité des acteurs humanitaires et ce faisant la confiance dont ils jouissaient auprès de la population.

Cette flexibilité extrême vis-à-vis des principes est hautement regrettable d’un point de vue éthique car elle constitue une brèche dans le contrat moral qui lie victimes et acteurs de l’aide. Tout comme elle écorne l’engagement moral de l’humanitaire vis à vis du contribuable qui finance cette aide. Plus grave encore peut-être, et d’autant plus dans un environnement comme l’Afghanistan, pareils choix peuvent mettre en danger la vie des bénéficiaires tout comme celle des travailleurs humanitaires.

Toutefois, il faut être réaliste et accepter que différentes opinions existent au sein d’une communauté aussi bigarrée que dans le secteur de l’aide. C’est inévitable et sans doute même souhaitable. Pourtant, il n’en demeure pas moins que le manque notable de cohérence en matière d’interprétation des principes humanitaires a des effets pervers très concrets sur la mise en œuvre de l’aide. De fait, certains acteurs comme le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ou encore Médecins Sans Frontières (MSF) ont tendance à prendre leur distance vis-à-vis des autres organisations humanitaires, par exemple en ne s’associant pas aux initiatives collectives de communication ou encore en adoptant seulement un rôle d’observateur dans les forums de coordination.