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Pour une approche holistique des problèmes et des opportunités au nord Mali
François Grünewald

Cet article cherche à analyser les enjeux et difficultés rencontrés pour élaborer une approche à entrées multiples dans le cadre du processus de retour de la paix au Mali et identifier les opportunités créées par la situation actuelle en vue d’imaginer des solutions face à certains problèmes présents au Nord Mali . Il prend en compte les caractéristiques du contexte humain et des agro-écosystèmes de cette zone, les grands défis rencontrés en 2013 et en ce début 2014 pour consolider le processus de paix et enfin, un certain nombre de leçons tirées des programmes de réhabilitation mis en place lors des crises précédentes. Il s’agira en effet de rappeler quelques grandes clés de lecture fondamentales pour comprendre la situation actuelle au Nord Mali et l’importance d’une approche à la fois globale dans sa compréhension et intégrée dans ses propositions.

 Un contexte humain complexe et des conditions naturelles hostiles

Il est difficile de comprendre le Nord Mali et ses nombreuses problématiques sans s’être un jour immergé dans ses immensités arides et vides au premier abord. Là, dans ces franges désertiques et sahélo-sahariennes, le temps et les distances ne se mesurent pas comme ailleurs. Si l’arrivée des 4x4 a en partie changé la donne, il faut encore parfois plusieurs heures ou jours à dos de chameaux pour aller voir les premiers voisins. Jusqu’à récemment, l’unité de mesure n’était donc pas le kilomètre mais la distance qu’il fallait parcourir sans abreuver le bétail dans les zones pastorales, ou entre les points d’eau le long des routes sahariennes. Aujourd’hui, l’unité de mesure est l’espace entre deux points d’approvisionnement en carburant même si le goudron fait place aux sables dans lesquels s’engluera tout véhicule conduit de façon inappropriée. Dans le désert, tout prend une autre proportion.

 

Un contexte agro-écologique très contraignant

La climatologie de ces zones sahélo-sahariennes et sahariennes se caractérise, d’une part, par une très faible pluviométrie et, d’autre part, par une très forte hétérogénéité spatiale, temporelle et inter-annuelle des précipitations. Nous sommes en effet dans des régions de très grande aridité dans lesquelles le caractère aléatoire des précipitations rend l’agriculture pluviale extrêmement hasardeuse. Le fleuve Niger et ses multiples diverticules (marigots qui s’y jettent ou bras d’eau qui se remplissent lors de la crue annuelle) atténuent localement la rigueur des conditions de ces immensités désertiques et offrent des opportunités importantes pour l’agriculture : périmètres irrigués, riziculture de submersion pendant la crue, systèmes des Lacs dans la région de Goundam (Faguibine), etc. Ce réseau hydrologique crée en saison sèche des ressources en eau et en pâturages qui déterminent les mouvements des troupeaux et réalimentent par infiltration les nappes phréatiques de la région.

Par ailleurs, même les complexes agricultures de décrue autour des mares (ouest et sud de la région de Gao) qui se remplissent normalement pendant l’hivernage et peuvent être cultivées lors du retrait des eaux sont à haut risque : le niveau de remplissage des mares varie fortement d’une année sur l’autre et est affecté dans l’ensemble par un remplissage progressif de ces dépressions argileuses par le sable et les limons de l’érosion éolienne. Les seuls systèmes agricoles à peu près sécurisés sont ceux qui bénéficient de possibilités d’irrigation, mais les coûts de pompage sont alors très importants. Ces systèmes irrigués, qui se sont développés dans des zones de berge ou de périphérie de réserves en eau, ont profondément affecté la relation entre agriculteurs et pasteurs, et entraîné de nouveaux contrats sociaux pour l’accès aux points d’eau, aux pâturages de saison sèche et aux droits de vaine pâture dans le but de valoriser les chaumes et résidus de récoltes. Les relations entre agriculteurs et pasteurs en ont été modifiées, ceci d’autant plus qu’apparaissaient des systèmes de métayage ou de salariat agricole qui ont à la fois permis d’intégrer des nomades en cours de sédentarisation suite aux sécheresses dans les processus de production agricole mais ont profondément inversé une partie des rapports de force entre communautés. Les mouvements de ces troupeaux suivront des axes perpendiculaires au fleuve, allant des berges vers le Haoussa (zones exondées de la rive gauche) ou le Gourma (zones exondées de la rive droite) pendant la saison des pluies et revenant sur la bande fluviale et ses bourgoutières pendant la saison sèche. La dispersion des puits et forages, ainsi que celle des mares et autres points d’eau traditionnels qui parsèment la région, conditionne, au sein de systèmes fonciers complexes et d’une véritable gestion fourragère, la répartition des troupeaux au-delà de la frange fluviale.

 

Un contexte humain diversifié fait de groupes souvent antagonistes, souvent complémentaires et toujours impliqués dans des relations internes et externes complexes et volatiles

Les communautés Touaregs, Arabes, Bellahs, Songhay, Peulh et Bozos sont complexes et fractionnées en interne par des systèmes de pouvoir et de relations d’exploitation. Elles ont toujours vécu des relations ambiguës entre elles, fondées à la fois sur des antagonismes culturels que l’histoire a souvent exacerbés, mais aussi des compétitions foncières, et des complémentarités qui rendent les interrelations indispensables. Ainsi en va-t-il, par exemple, des échanges entre produits d’origine animale et productions agricoles, de la gestion des terroirs, de l’utilisation collective ou appropriée des points d’eau dans le Haoussa ou le Gourma et enfin de l’accès à l’eau et aux bourgoutières de la vallée du fleuve Niger. En effet, ce dernier, en modifiant fortement les données agro-écologiques et humaines des contextes sahélo-sahariens et sahariens que l’on trouve par exemple plus à l’est au Niger ou à l’ouest du Mali ou encore vers la Mauritanie, joue un rôle fondamental dans la géographie humaine de la région. Il modèle dans le temps et l’espace les relations entre les groupes : disséminés dans le désert et les pâturages du Sahel pendant l’hivernage et rassemblés autour des mares et des berges du fleuve pendant la saison sèche.

Le commerce du sel à travers le Sahara, avec les caravanes de l’Azalaï qui transportent le sel de Taoudéni vers le sud et remontent du pays Dogon et du Burkina Faso avec des céréales, crée une colonne vertébrale économique qui oriente le fonctionnement des échanges de cette région. Cette tradition de commerce transsaharien et transafricain a évidemment facilité l’approvisionnement de tout le Nord Mali à partir de l’Algérie et de la Libye. Ainsi, les grands marchés à bétail du Haoussa reçoivent des cohortes de camions qui arrivent pleins de produits algériens (pâtes alimentaires, boissons, carburants, etc.) et repartent chargés de bétail « sur pattes ». Ceci a évidemment facilité l’émergence de réseaux économiques illicites et de nombreux trafics qui ont profité de la situation incontrôlée de ces immensités et bénéficié de complicités à de nombreux niveaux dans les pays de la zone.