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La revue du Groupe URD

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Table ronde sur l’insécurité et l’aide humanitaire en Haïti

Le 12 décembre 2013, l’Observatoire du Groupe URD en Haïti a organisé une restitution sous forme de table ronde du rapport produit par Arnaud Dandoy, intitulé : L’insécurité et aide humanitaire en Haiti : l’impossible dialogue. Une douzaine de personnes responsables de différentes organisations humanitaires (Médecins sans Frontière, Oxfam Québec, CRS, ACTED, etc.) étaient présentes pour échanger en toute franchise sur cette importante et délicate question que représente la sécurité pour les organisations humanitaires.

La sécurité en Haïti est un véritable problème de société qui dépasse les préoccupations individuelles ou organisationnelles ainsi que les clivages développement-humanitaire. Les discussions sur la sécurité humanitaire se limitent souvent aux directives techniques sur la gestion du risque. Or, apporter des solutions « techniques » à des problèmes qui ne le sont pas est dangereux. Les contextes dans lesquels évoluent les acteurs humanitaires sont éminemment variés, fragiles et nuancés. L’ambiguïté des pratiques humanitaires, souvent désordonnées, subjectives, et chargées d’émotions, ne s’accommodent pas facilement de standards, de protocoles ou de « bonnes » pratiques. Une réflexion plus large sur les enjeux politiques, économiques et sociaux des politiques sécuritaires des organisations humanitaires est indispensable. L’approche suivie dans ce rapport se voulait moins technocratique, plus sociologique. Elle a pu paraître inappropriée voire préjudiciable pour les responsables de la sécurité qui ont la responsabilité d’assurer la protection du personnel sur le terrain. Or, ce qui se passe « sur le terrain » dépasse les influences personnelles et doit se comprendre dans un contexte historique et culturel plus large. Ce n’est qu’en prenant un certain recul sur la manière de penser les risques (physique, réputationnel et financier) qu’un véritable débat sur le fond des politiques de sécurité des organisations humanitaires sera possible.

La bureaucratisation, la professionnalisation et la standardisation de la gestion du risque doit se comprendre dans un processus de rationalisation du champ humanitaire au cours des deux dernières décennies. Des technologies sophistiquées sont mises en place pour évaluer les risques (risk assessment), qu’il faudra ensuite « gérer » (risk management) en disciplinant les humanitaires afin qu’ils soient en mesure de faire des choix rationnels et prudents. L’univers rationnel et technique de la sécurité humanitaire affecte l’essence même de l’humanitaire, comme disposition à l’autre. L’humanitaire devient obsédé par les notions de risques, qui reflètent moins une réalité objective qu’un état d’esprit craintif. L’espace public n’est plus un lieu d’interaction et d’échange mais un espace « à risque ». Le pouvoir disciplinaire s’immisce jusque dans les moindres détails de la vie professionnelle et privée des humanitaires. Même les relations amoureuses doivent être gouvernées – au nom de leur propre intérêt. L’humanitaire rationnel a remplacé l’humanitaire relationnel – qui devient de plus en plus rigide et impersonnel – au bénéfice d’une approche procédurale et managériale qui impose la distance sociale. Un des principes fondamentaux de l’action humanitaire est le « do no harm ». Il s’agit d’éviter les incohérences et les politiques qui vont à l’encontre de l’action humanitaire et du développement. Ce principe doit nécessairement s’appliquer aux politiques de sécurité des organisations humanitaires.

Au final, le véritable danger consiste à remplacer toute discussion politique, économique et sociale par des considérations techniques sur la gestion des risques. Le discours sur le renforcement des institutions publiques, sur la réduction des inégalités et donc la cohésion sociale est en fort décalage par rapport aux politiques de sécurité des organisations humanitaires. La fortification des bureaux des agences humanitaires ainsi que les mesures restrictives en matière de déplacement et de mobilité renforcent la ségrégation sociale et spatiale. Les logiques ségrégationnistes éloignent toujours plus loin le personnel de la population locale. L’écart se creuse entre ceux qui peuvent s’offrir de la sécurité (privée) et la majorité de la population qui ne jouit pas des mêmes privilèges. L’investissement dans la sécurité publique est une des solutions les plus viables pour renforcer la sécurité. En dépit des nombreux efforts nationaux et internationaux, l’Etat haïtien n’a toujours pas la capacité d’apporter de la sécurité à sa population.

L’offre de sécurité est toujours assurée par le secteur privé. Les organisations humanitaires elles-mêmes continuent d’appréhender leur propre sécurité comme un bien privé et non public. Il existe ainsi une séparation artificielle entre, d’une part, les initiatives pour renforcer la sécurité publique en Haïti et, d’autre part, les pratiques quotidiennes de sécurité des organisations humanitaires. En lieu et place de convergence, sinon de cohérence, celles-ci continuent d’évoluer de manière indépendante. Un des dangers consiste à renforcer le ressentiment et l’hostilité envers les organisations humanitaires. Sous cet angle, le rapport ne doit pas être lu comme une attaque personnelle, sous le refrain désormais classique de « bashing humanitaire », mais comme une façon de mieux comprendre les causes de cette hostilité et d’améliorer la sécurité des humanitaires. L’objectif est le même ; les solutions envisagées pour y parvenir divergent, cependant.

La question de la sécurité demande une approche différence, une approche adaptative, qui ne se contente pas de réponses toutes faites ou de standards préalablement définies. Les compétences nécessaires doivent être plus souples et plus intuitives que celles requises par l’approche managériale ou procédurale qui domine la gestion de la sécurité humanitaire. Cette approche est expérimentale et diversifiée. Il ne s’agit pas de reproduire par mimétisme organisationnel ce que font les autres mais d’encourager la diversité dans les pratiques. Elle doit être réaliste et ne minimise pas les dangers, bien réels, pour les humanitaires. Toutefois, l’approche adaptative est critique. Elle ne se laisse pas enfermer dans des courants de pensée (du risque, notamment) qui marginalisent d’autres manières d’appréhender la sécurité humanitaire. Elle est réflexive. Elle apprend des erreurs du passé et de la nécessité d’éviter de les reproduire. Enfin, l’approche adaptative est collective. Elle rompt avec l’autorité de ceux qui imposent des règles afin de mobiliser tous les acteurs pour mieux répondre au problème de l’insécurité.

Arnaud Dandoy