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Humanitaires en mouvement n°17, N° spécial " Sommet humanitaire mondial "

Vers un vrai partenariat avec les ONG haïtiennes
Prospery Raymond

Le 12 janvier 2010, Haïti a connu l’une des plus grandes catastrophes de son histoire. S’en est suivie l’arrivée massive d’acteurs humanitaires de tous types et de toutes origines : des ONG internationales américaines, européennes, de confessions religieuses ou laïques, et de nombreuses agences des Nations Unies ont organisé et coordonné l’action humanitaire. Malgré cela, les échecs de la réponse humanitaire en Haïti ont été nombreux, largement observés et documentés [1] , tous les constats déplorant la non inclusion, voire l’exclusion, des organisations de la société civile haïtienne qui, habituées aux crises fréquentes frappant l’île, étaient pourtant déjà mobilisées sur le terrain et pouvaient donc venir en aide aux victimes du séisme.

Pourquoi avoir contourné ces acteurs locaux ? Cela semble difficile à comprendre avec du recul, sachant que la participation des communautés et de la société civile est unanimement reconnue comme l’un des gages incontournables de la qualité et de la pérennité des programmes. La réponse réside indubitablement dans l’inégalité de pouvoirs, notamment financier, entre les acteurs internationaux et les acteurs locaux en Haïti. Ainsi, les ONG locales – qui n’ont pas pu participer aux réunions de Clusters organisées dans les mois qui ont suivi (parce qu’elles étaient animées en anglais) – ont été mises de côté et n’ont pas pu accéder à la majorité des financements internationaux.

L’argument souvent invoqué pour justifier cette inégalité est le manque de capacités des acteurs locaux pour absorber et gérer les fonds humanitaires de façon adéquate. Cet argument est sans doute valable mais comment s’attendre à ce qu’une ONG locale, dont les budgets annuels excèdent rarement 50 000 USD, puisse du jour au lendemain avoir la capacité de gérer des millions ? Sans parler des procédures de réponse aux appels d’offre et de reporting de certains bailleurs internationaux, dont la complexité laisse parfois perplexe.

La non prise en compte des acteurs locaux dans la réponse humanitaire en Haïti a donc malheureusement – mais tout naturellement – généré des frustrations au sein de la population, des autorités locales et nationales, et de la société civile, trois entités qui se sont de fait souvent contentées d’observer la reconstruction de leur pays.

Suite à de nombreuses critiques, la communauté humanitaire (y compris les Nations Unies) a néanmoins fourni, depuis environ deux ans, d’importants efforts pour inclure les acteurs locaux dans la conception et le suivi de leurs programmes. Il est aujourd’hui reconnu par tous que les acteurs de la société civile haïtienne sont incontournables en raison de leur connaissance des réalités culturelles et sociales des communautés, de leur légitimité auprès de celles-ci et de leur expérience. Il est également certain que de nombreuses ONG Internationales encore présentes en Haïti travaillent en collaboration avec des structures locales (associations, autorités, ONG). Des organisations comme Christian Aid ont aussi su capitaliser sur les partenariats qu’elles avaient mis en place avec les ONG locales haïtiennes et ont permis d’apporter une aide durable. Enfin, la participation des acteurs de la société civile dans les tables structurelles et dans les structures de coordination, telles le CLIO [2] ou CCO [3], a considérablement augmenté ces dernières années.

Pour autant, les acteurs locaux ont-ils plus de poids dans les prises de décisions stratégiques, programmatiques et budgétaires ? Dans l’éventualité d’une nouvelle catastrophe, les rôles des ONG locales et des ONG internationales seront-ils différemment répartis par rapport à 2010 ? Cela n’est pas certain : l’argument selon lequel les ONG locales sont des acteurs de développement qui n’ont pas les capacités de réagir vite face à des crises humanitaires sera sans aucun doute avancé.

Que faut-il alors ? Tout d’abord du temps, aussi bien pour comprendre les spécificités de la société civile haïtienne que pour identifier les axes de renforcement des capacités dont elle aurait besoin. Ceci passe par un véritable accompagnement, sur le moyen terme, pour renforcer les capacités des acteurs locaux à accéder aux moyens financiers et logistiques permettant de répondre à des catastrophes, et à les gérer selon les exigences du secteur. Malgré la crise politique que connaît aujourd’hui le pays, Haïti vit toutefois une situation plus calme d’un point de vue humanitaire. Il faut par conséquent profiter de cette période pour monter de véritables partenariats et transférer des compétences et des technologies. Dans le même temps, il faut que les bailleurs de fonds et les agences des Nations Unies assouplissent leurs mécanismes de demandes de financement et de reporting qui sont, pour toutes personnes ne venant pas du secteur, difficiles à appréhender.

Riche et variée, la société civile haïtienne se mobilise indépendamment de la dynamique humanitaire internationale depuis des années. Des structures telles que la Plateforme de la Société Civile sur le Changement Climatique [4] (PSC-CC), le Réseau National De Défense des Droits de l’Homme (RNDDH) [5] ou APROSIFA [6], sont des organismes dynamiques qui ont su tisser des liens solides avec les communautés avec lesquelles elles travaillent et ont parfois développé des mécanismes de coordination et d’évaluation plus performants que les structures internationales. Il serait donc particulièrement dommage de ne pas puiser dans ces ressources pour éviter les erreurs du passé mais aussi assurer la pérennité des programmes.

Avant toute chose, il faut au plus vite un changement de paradigme et de culture au sein de la communauté humanitaire internationale qui tend à percevoir les acteurs locaux comme des intermédiaires avec qui ils sont obligés de travailler plutôt que comme des parties prenantes pouvant apporter une réelle valeur ajoutée à leurs programmes.

 

Prospery Raymond, Président du CLIO (Cadre de Liaison Inter Organisation) et représentant de Christian Aid dans les Caraïbes.
Propos recueillis par Samantha Brangeon, Responsable Environnement Groupe URD

[1] Frédéric Thomas, L’échec humanitaire : le cas Haïtien, Cetri/ Couleur Lires, 2013. Répondre aux crises : L’AFD, la Fondation de France et le financement des ONG en Haïti après le Séisme, 2015 http://www.afd.fr/webdav/site/afd/shared/PUBLICATIONS/RECHERCHE/Evaluations/Evaluations-conjointes/Evaluation%20conjointe%20Ha%C3%AFti_financement%20reconstruction%20post-s%C3%A9isme.pdf

[2] Cadre de Liaison Inter Organisation

[3] Comité de Coordination des ONG

[4] http://psccchaiti.org/

[5] http://rnddh.org/

[6] http://www.aprosifa.org/