Auteur(s)

Hélène Juillard

Les dernières Universités d’Automne de l’Humanitaire (UAH) ont réuni une quinzaine de participants autour du thème ambitieux de la qualité des interventions humanitaires. Les deux jours de débats et de discussions n’ont pas permis de dégager de consensus fort entre les participants sur la définition même de ce que représentait une intervention humanitaire de qualité ni sur les évolutions souhaitables du secteur pour garantir des réponses humanitaires de meilleure qualité.

Deux thèmes principaux ont particulièrement clivé les participants : la Norme humanitaire fondamentale (CHS) et le processus de certification des ONG. Si le CHS – qui n’est pas abordé ici en détail – a été lancé à Copenhague en décembre dernier1, le processus de certification est quant à lui toujours en cours d’étude.

S’agissant de la certification, le Steering Comittee for Humanitarian Response (SCHR)2 a présenté lors des UAH les résultats finaux du projet de deux ans de revue des mécanismes de certification initié en octobre 2012. Il en est ressorti que le lien entre certification et amélioration de la qualité des interventions humanitaires n’est pas prouvé3 et donc que personne ne peut affirmer avec certitude que la certification des ONG aurait un quelconque impact (positif ou négatif d’ailleurs) sur la qualité des réponses humanitaires.

Le lien potentiel entre certification et qualité est extrapolé de recherches menées dans d’autres secteurs, notamment le secteur privé commercial. Une telle extrapolation paraît difficile à endosser car elle ne tient pas compte d’une des caractéristiques clés de l’intervention humanitaire : contrairement au secteur privé où le récipiendaire du bien et/ou du service proposé est également celui qui paie pour ce bien et/ou ce service, le secteur humanitaire est caractérisé par une relation tripartite entre bailleur de fond, organisation délivrant le service humanitaire et récipiendaire de l’aide. Le groupe recevant le service humanitaire n’étant pas celui qui paie pour ce service, le levier financier ne peut donc être utilisé par les récipiendaires de l’aide humanitaire. C’est donc à partir de cette spécificité que s’est développée la notion de redevabilité envers les populations bénéficiaires de l’aide, laquelle constitue l’un des axes clés pour une aide pertinente, de qualité et en ligne avec les principes humanitaires.

Or, le processus de certification est un mécanisme de contrôle et de garantie qui se joue principalement entre l’organisation humanitaire et le bailleur de fond. Il est en effet difficile d’imaginer un récipiendaire de l’aide refusant une intervention sous prétexte que l’organisation de mise en œuvre n’est pas certifiée ou un droit à la certification opposable par les récipiendaires de l’aide.

Les ressources disponibles pour la mise en place des interventions humanitaires sont en outre limitées, obligeant les acteurs de l’aide à de difficiles priorisations et à un processus de ciblage à la fois géographique et individuel. Les ressources consacrées au renforcement des capacités organisationnelles et à la formation des acteurs humanitaires sont encore plus limitées, ce qui se justifie facilement par la volonté de voir une majorité de ressources dédiées aux interventions humanitaires en elles-mêmes. Si l’on reprend le parallèle fait avec les mécanismes de certification existant dans le secteur privé, les organismes certificateurs se doivent d’être indépendants du secteur humanitaire pour des raisons évidentes de conflit d’intérêt. Le modèle proposé de certification des ONG semble donc suggérer de dédier des financements humanitaires à la formation d’organisations non humanitaires dans un contexte où les ressources dédiées aux populations victimes de catastrophes sont limitées.

En outre, le projet de certification proposait un levier de sélection supplémentaire à disposition des bailleurs de fonds. Les principaux bailleurs semblent cependant vouloir conserver leurs propres mécanismes de sélection, d’accréditation, de suivi et d’évaluation des ONG. Une mise en place de la certification, même partielle, viendrait donc s’ajouter aux contraintes administratives existantes, sans en alléger aucune.

Enfin, le mécanisme de certification proposé ne s’adresse qu’aux ONG et ne concernerait ni les agences des Nations unies, ni les agences de coopération. Il n’aurait de plus aucun impact sur les organisations se revendiquant comme faisant partie du secteur humanitaire sans en respecter les principes fondamentaux de neutralité et d’impartialité, et disposant de fonds privés pour mettre en place des interventions souvent contestées et contestables. Cela limite encore un peu plus la portée potentielle de cette certification.

Dans ce contexte où rien ne démontre un impact de la certification sur la qualité de l’aide délivrée aux populations affectées par une crise, il paraît donc difficile d’adhérer au projet de certification. C’est d’ailleurs la position exprimée par huit organisations4 d’aide humanitaire françaises dans une lettre du 10 décembre 2014 adressée aux différents réseaux nationaux, régionaux et internationaux d’aide humanitaire.

Si le processus de certification n’a pas été retenu unanimement lors des UAH comme un mécanisme permettant d’améliorer la qualité des réponses humanitaires, quelles sont donc les pistes de réflexion qui se sont dégagées pour obtenir cette amélioration ?

De nombreux standards, normes et documents cadres traitant de qualité et de redevabilité existent déjà dans le secteur humanitaire. Un des principaux défis rencontrés par les équipes humanitaires n’est donc pas de devoir inventer une nouvelle norme à appliquer mais plutôt de savoir laquelle appliquer et comment l’utiliser. Cette difficulté peut être illustrée par l’utilisation « perverse » d’un des indicateurs Sphère de l’approvisionnement en eau potable en situation d’urgence : 15 litres d’eau par personne et par jour. L’appellation de cet indicateur est en effet communément déformée et qualifiée de « standard » appliqué tel quel sur de nombreux terrains d’intervention. Or, le volume recommandé en eau potable par personne et par jour varie énormément en fonction du contexte : de 300 litres par personne par jour dans un centre de traitement Ebola à 5 litres d’eau par personne par jour dans un contexte de réponse à la sécheresse dans le Sahel. Lors des dernières UAH, il a donc semblé pertinent aux participants de commencer toute réflexion sur l’aspect normatif de l’amélioration de la qualité des interventions humanitaires par un état des lieux des documents, standards, etc., déjà existants, cela afin de cartographier les standards et normes, et d’identifier les potentiels manques. Il paraît important de faire cet état des lieux avant de se précipiter dans la définition de nouvelles normes et standards ou même dans une réflexion sur l’aspect normatif de la qualité de l’action humanitaire. Ce processus de cartographie permettrait de diffuser les documents déjà produits, de renforcer l’usage des mécanismes de qualité et de redevabilité déjà existants mais également de mesurer de façon plus systématique leurs impacts sur la qualité des interventions humanitaires. A l’heure actuelle, il nous a semblé que l’évaluation de l’impact des différents outils et mécanismes sur la qualité des interventions humanitaires était principalement fondée sur la perception d’un petit groupe, et non sur des données objectives et rigoureuses, ce qui ne permet pas démontrer un potentiel impact positif ou négatif.

Ce processus de revue est certainement long et laborieux, et il peut sembler plus simple de faire table rase du passé en proposant une solution « clé en main » associant des standards universels et un processus de certification. Cela semble pourtant simpliste étant donné la diversité des terrains d’intervention et des communautés avec lesquelles les organisations humanitaires sont amenées à travailler. Cela annihilerait également tout processus d’apprentissage autour des mécanismes et normes existants en les mettant de côté.

Enfin, les débats de l’édition 2014 des UAH ont été beaucoup centrés sur l’aspect normatif de l’amélioration de la qualité : CHS, certification, label, etc. Il est important de garder à l’esprit que si l’aspect normatif est important, la norme n’est pas garantie de qualité. Cela est d’autant plus vrai qu’elle n’est pas opposable par les récipiendaires de l’aide.

 

Hélène Juillard, Solidarités International
Responsable du Département Technique et Qualité des Programmes

  1. Les vidéos de cet atelier de lancement sont disponibles à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/channel/UCUwcytcsWlrPM3eoITFN8rw
  2. Crée en 1972, le SCHR est actuellement composé de neuf membres (ACT Alliance, CARE, CARITAS, ICRC, the World Lutherian Foundation, IFRC, Save the Children, Oxfam et World Vision) réunis autour d’un objectif d’amélioration de la redevabilité et de l’impact des interventions humanitaires. Pour plus d’informations : http://schr.info
  3. Le rapport entier est consultable à l’adresse suivante : http://schr.info/assets/uploads/docs/Summary_of_FINAL_Findings_and_Recommendations.pdf
  4. ACF International, Croix-Rouge française, Handicap International Federation, Médecins du Monde France, Première Urgence – Aide Médicale Internationale, Secours Islamique France, Solidarités international, Triangle Génération humanitaire.