Animé par

Alain Olive

SANTÉ MENTALE EN SITUATIONS DE CRISE ET POST-CRISE

 

Les enjeux de santé mentale individuels et collectifs en situations de catastrophe, de conflit, d’exil ou encore de pandémies sont complexes et concernent tout autant la mise en œuvre d’une réponse adaptée aux besoins des victimes que l’accompagnement des personnels, nationaux et internationaux, déployés pour porter assistance.

Les conflits qui ont ravagé l’ex-Yougoslavie ont constitué pour ceux qui les vivaient une atteinte à la confiance et aux liens provoquant des traumatismes graves. « C’est la vie dans son ensemble, sous toutes ses formes, et le réel qui sont attaqués directement. En outre ce n’est pas seulement la vie civile qui est anéantie, avec ses manifestations et ses productions culturelles, ses monuments et ses cités. Ce sont aussi le nom des personnes, leurs origines, leurs liens de parenté, leur religion, leur maison, leur terre, et leur accent qui sont visés ou annihilés, c’est-à-dire tout ce qui constitue les attributs en propre des individus » (Chauvenet, Despret et Lemaire, 1996, p13)1.

Au Libéria, plus de deux ans après l’épidémie d’Ébola qui a causé la mort de plus de 4 800 personnes, les troubles psychologiques demeurent. « Chez les personnes souffrant de stress post-traumatique, les souvenirs traumatiques ont tendance à réapparaitre sous une forme destructrice : le patient revit le traumatisme, la nuit dans ses rêves ou la journée lors de flashbacks, qui provoquent la même peur que le traumatisme originel. Les patients souffrant de dépression ne cessent de repenser au traumatisme, ils ne peuvent exister sans lui. Dans ce cas, le traumatisme est comme une plaie qui ne parvient pas à cicatriser car les patients ne cessent de la gratter » (MSF, 2018)2.

Au-delà du déséquilibre psychologique, « les troubles post-traumatiques engendrent des conséquences sociales et financières telles que, par exemple : une non-participation du sujet aux activités professionnelles ou récréatives, ce qui peut s’expliquer par la discrimination dont il souffre ; une charge matérielle pour les familles ; une charge émotionnelle associée à la maladie. De plus, ces troubles, outre leur coût sur les services sanitaires et sociaux, peuvent entrainer une perte d’emploi ou une baisse de productivité du sujet. Les incidences sur la croissance économique et le capital social d’une population sont dès lors réels et préoccupants » (J. Milleliri et T. Liscia, 2013, p.27-283).

En parallèle, les équipes humanitaires sont également exposées au risque de constitution de pathologies post-traumatiques lorsqu’un événement violent et soudain les atteints directement ou indirectement. Si cet aspect est des plus connu et pris en charge de façon quasi-systématique aujourd’hui dans les grandes organisations humanitaires, les troubles psycho-sociaux liées aux conditions d’exercices sont eux plus insidieux en ce qu’ils occasionnent des « blessures invisibles » (Bierens de Haans). Les témoignages abondent sur l’épuisement psychique lié au volume important de travail, à l’accumulation d’émotions douloureuses face aux victimes, à la frustration face aux procédures et mécanismes de plus en plus lourds de gestion des opérations ou encore au sentiment d’impuissance face aux cycles répétés de crises et de catastrophes. Autant de « sources d’émotions intenses propres à dépasser les capacités de gestion des individus et à menacer leur intégrité psychique et physique », (Bierens de Haan, 2010)4 Pour C. Demaegdt (2010), si les mécanismes psychologiques d’adaptation et de défense permettent à court terme aux humanitaires de faire face aux situations difficiles, ils présentent néanmoins un risque non négligeable de « perdre pied dans la réalité, dans un rapport au monde, à la peur, aux autres et à soi-même, avec à terme, des manifestations cliniques de troubles de la cognition (altérations de conscience, confusion mentale, sentiment d’incompétence, ruminations, raisonnements infantiles) voire des manifestations de violence envers les autres et soi-même5 ».

 

Un groupe de réflexion et d’échanges dédié

 

Un Groupe francophone de recherche-action sur la thématique psychosociale humanitaire en situation de crise (GRAPSH) a été mis en place en 2011 avec pour ambition de constituer un réseau francophone d’experts et praticiens motivés à contribuer au développement d’une visibilité des activités de santé mentale et psychosocial humanitaire et à améliorer leurs compétences par l’échange de pratiques et

Co-instigateur du GRAPSH avec l’AFD en 2011, le Groupe URD entreprend de remobiliser les acteurs et praticiens de la santé mentale et du psychosocial investis sur les terrains de crises et post-crises autour d’échanges de réflexion, de savoirs et d’expérience sur deux axes principaux :

  • Les dispositifs, mécanismes et pratiques de prise en charge en situations de crise et post-crise tenant compte des savoirs-faires humanitaires et savoirs locaux selon une approche anthropologique ;
  • Les dispositifs de prévention et de prise en charge des troubles psychosociaux et du psycho-trauma chez les personnels humanitaires.

 

Photo: UNMEER/Martine Perret

 

  1. A. Chauvenet, V. Despret et J.M. Lemaire (1996), Clinique de la reconstruction. Une expérience avec des réfugiés en ex-Yougoslavie. Ed. L’Harmattan, collection santé, sociétés et cultures.
  2. Libéria, les « cicatrices psychologiques d’Ebola », 25/10/2016 mis à jour le 07/03/2018.
  3. J. Milleliri et T. Liscia (2013), La prise en compte du traumatisme psychologique des populations. Quelles modalités d’intervention pour l’Agence Française de Développement (AFD) dans les États en post-conflit ? Ed. universitaires européennes.
  4. Communication émise lors du colloque « Les humanitaires une culture du stress ? », juin 2010, organisé par Action contre la Faim (ACF) et le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) de Paris..
  5. Ibid.