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Crise de la biodiversité : pourquoi les acteurs humanitaires sont-ils concernés ?
Pierre Carret - Florence Gibert

Sur le terrain, face à une catastrophe ou un conflit, les acteurs n’ont pas toujours présents à l’esprit les liens que la crise humanitaire entretient avec la biodiversité, que ce soit au niveau de ses causes ou de ses conséquences. En cette année internationale de la biodiversité, il nous est apparu important d’apporter aux acteurs un éclairage sur cette question, dont la prise en compte est un facteur essentiel d’amélioration de la qualité de l’aide.

2010 a été déclarée par l’ONU « année internationale de la biodiversité ». Elle est marquée par deux événements principaux : la 15e conférence des parties à la Convention de Washington sur le commerce des espèces menacées (à Doha, en mars) et, surtout, la 10e conférence des parties à la Convention de Rio sur la diversité biologique (à Nagoya, en octobre) qui s’attachera particulièrement à la situation dans les pays en voie de développement.

Cette année intervient alors qu’une majorité de scientifiques estime que nous sommes entrés dans la 6e grande vague d’extinction des espèces, la dernière ayant causé la disparition des dinosaures. Différence notable, cette extinction n’est pas due à une catastrophe naturelle, mais à une espèce : Homo sapiens.
Or, notre destin est indissociable de celui des espèces qui nous entourent. Aujourd’hui déjà, et cette tendance ne peut que s’accélérer à l’avenir, la crise de la biodiversité est à l’origine de nombreuses crises humanitaires.
Après avoir évoqué en quoi la biodiversité et les écosystèmes sont importants, nous verrons comment les acteurs humanitaires − qui ont souvent à faire face à la fois à une crise humanitaire et à une crise de la biodiversité − peuvent les prendre en compte dans leurs programmes.

 La notion de services écosystémiques

Les services écosystémiques, c’est-à-dire délivrés par les écosystèmes, sont les avantages que nous tirons de la nature pour la fourniture d’eau, de nourriture, de combustible, de matériaux, mais aussi la régénération des sols, la régulation du climat, etc. Ce concept a été développé par l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire commandée par l’ONU en 2000(a), qui distingue les services d’approvisionnement, les services de régulation des cycles naturels et les services culturels [1].

Les services d’approvisionnement rendus par les écosystèmes au niveau individuel et local sont un moyen important de subsistance des familles, surtout pour les populations les plus pauvres, qui peuvent en dépendre totalement. Ainsi, les écosystèmes marins sont la source principale de protéines pour plus d’un milliard de personnes.(b) Les écosystèmes forestiers et de savane fournissent, pour la seule Afrique Centrale, plus de 2 millions de tonnes annuelles de viande de brousse (l’équivalent de 2,5 millions de bœufs).(c)

A l’échelle locale et régionale, les écosystèmes remplissent des fonctions de régulation des cycles naturels − maintien des précipitations locales, stockage de l’eau dans les nappes phréatiques, limitation de l’érosion, épuration de l’eau, réduction des pollutions, etc. − et de prévention des catastrophes. Ces fonctions sont indispensables et leur remplacement par des moyens technologiques est parfois impossible (soit en raison du coût, soit en raison de l’impossibilité technique).

 

Haïti illustre les conséquences humaines de la dégradation des écosystèmes et le cercle vicieux qui enchaîne cette dégradation à la pauvreté. C’est un des pays qui présente la plus importante dégradation de l’environnement : il reste aujourd’hui moins de 2 % de la couverture forestière originale. La déforestation massive a eu des conséquences écologiques et humaines désastreuses en cascade : l’érosion des sols entraîne la diminution des terres arables ; la réduction de l’évapotranspiration des arbres entraîne celle des précipitations donc des capacités d’irrigation ; les coteaux déboisés ne parvenant plus à retenir l’eau des pluies, des pluies même modérées entraînent des inondations dévastatrices ; ces inondations ont pour conséquences le chargement des nappes phréatiques et des eaux fluviales en sédiments polluants [2] ; l’accumulation des sédiments dans les lacs de retenue empêche le fonctionnement des barrages électrique, etc. Haïti est aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres [3] et la dégradation environnementale se poursuit.(d)

 

Enfin, à l’échelle globale, les écosystèmes sont l’élément clef de la lutte contre le changement climatique et la désertification, comme l’ont souligné les rapports de la CCNUCC [4] et de la CCD [5].

A quelque niveau que l’on se place – local, régional ou global – les écosystèmes sont indispensables. Prévenir les crises humanitaires de demain passe donc par leur préservation, ainsi que celle de la biodiversité qui les sous-tend. Or, aujourd’hui, 60 % des services écosystémiques subissent une dégradation ou une utilisation non-durable. En effet, ils procurent des bénéfices indirects, de long terme et partagés, qui sont souvent sacrifiés au profit de bénéfices directs, de court terme et privés. Services délivrés gratuitement par la nature, ils sont ignorés par les systèmes économiques classiques.

Pour illustrer la difficulté de remplacer ces services rendus par la nature – pour ceux qui sont remplaçables ! – leur valeur économique a été estimée par l’étude TEEB [6]. Cette étude a chiffré à plus de 5 000 milliards de dollars annuels les services rendus par la nature : épuration de l’eau, prévention de l’érosion, pollinisation des plantes, etc. Sans action, la perte de la biodiversité coûtera 7 % du PIB mondial d’ici à 2050.(e)

 

Du seul point de vue économique, l’avantage demeure bien souvent à la préservation des écosystèmes. Au Vietnam, par exemple, la plantation et la protection de 12 000 ha de mangroves protégeant le littoral de l’érosion coûtent 1,1 M$ par an. Mais cela fait économiser environ 7,3 M$ par an sur l’entretien de digues(f) – et combien sur le coût d’une catastrophe si les digues sont mal entretenues ? Parmi les bénéfices de la mangrove, on peut aussi comptabiliser les produits de chasse et pêche, l’apport en combustible et en matériaux, etc.

 

Pour les populations les plus pauvres, les services écosystémiques sont particulièrement importants. D’abord parce qu’ils représentent plus de 40% des « revenus ». Ensuite parce que ces populations, en raison de leur faible monétarisation, ne pourraient pas compenser leur perte : comment acheter de l’eau à un distributeur ou acquérir des matériaux de construction avec moins d’un dollar par jour [7] ?


[1] Les services d’approvisionnement comprennent la nourriture, l’eau douce, le combustible, les matériaux, les médicaments, les ressources génétiques ; les services de régulation sont la régulation du climat local / global, la protection des bassins versants, la purification de l’eau, de l’air, la pollinisation, la régulation des ravageurs, la lutte contre l’érosion, la prévention des inondations ; et les services culturels recouvrent les spirituels et religieux, esthétiques, éthiques, culturels, d’enracinement dans les territoires, d’éducation, de loisir, etc.

[2] Près de 90 % des enfants haïtiens souffrent d’infections chroniques provoquées par des parasites intestinaux présents dans l’eau de boisson.

[3] Plus de 60 % de ses revenus proviennent de l’aide extérieure ; 65 % de la population survit avec moins d’un dollar par jour.

[4] Convention-cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (Rio, 1992).

[5] Convention des Nations Unies sur la lutte Contre la Désertification (Rio, 1992).

[6] The Economics of Ecosystems and Biodiversity (l’Economie des Ecosystèmes et de la Biodiversité) a été commandée en 2008 par la Commission européenne et le gouvernement allemand. Le principe est de calculer le coût des services rendus par les écosystèmes si l’homme devait les assurer. Voir site www.teebweb.org/

[7] Pavan Sukhdev, l’économiste indien qui coordonne l’étude TEEB, évoque ainsi à propos de la biodiversité le PIB des pauvres.