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Humanitaires en mouvement n°19, numéro spécial "Localisation de l’aide "

Les associations de solidarité au Mali, entre coopération et concurrence face à la fermeture d’un « marché » humanitaire
Verena Richardier

Mots-clés: Afrique de l’Ouest /

Au sein d’une vie associative foisonnante, les organisations d’aide maliennes se déclinent sous de nombreuses formes, répondant à des objectifs variés et des règles distinctes. Elles entretiennent néanmoins entre elles des liens importants, notamment via les carrières de leurs salariés, et si l’intégration du marché humanitaire par les organisations locales est forte, elle est aussi inégale et ce, en fonction des ressources disponibles. On constate ainsi une séparation de plus en plus marquée entre organisations faisant partie du « marché » et organisations circonscrites à une échelle plus « locale ».

Penser l’aide humanitaire et le développement comme un « marché » n’apparaît pas comme une évidence dans le monde de la solidarité internationale. Un marché correspond en effet à la rencontre entre une offre et une demande [1]. Il est, selon le sens commun, orienté avant tout par des logiques de rationalité et d’intérêt économique qui ne sont pas toujours compatibles avec celle de solidarité. L’expression « coût par bénéficiaires » est ainsi communément utilisée par les travailleurs de l’aide internationale. Elle implique une idée de rationalité puisqu’une action doit être la moins chère possible pour chaque personne aidée. Ce type d’expression, tout en étant commun, reste malgré tout bien moins légitime que les expressions relevant des idées de soin et d’assistance.

L’ouverture du « marché » malien à l’aide internationale a commencé dès les premières grandes sécheresses des années 70. Il s’est ensuite progressivement consolidé et construit sur le modèle international où les associations représentent la structure la plus pertinente face aux enjeux de gouvernance dans un contexte de forte défiance vis-à-vis de l’État. Ce mouvement a été commun à de nombreux pays du continent africain mais la crise de 2012 au Mali puis l’intervention de la France ont entraîné l’arrivée dans le pays d’un nouveau dispositif plus construit, car reposant désormais sur plusieurs sources d’autorités légitimes en plus de l’État malien, des Ambassades et des ONG, notamment avec OCHA, l’agence onusienne chargée de la coordination humanitaire. Toutefois, les nouvelles organisations internationales entrées dans le pays pour faire face à la crise ont rencontré des formes de don propres aux associations maliennes déjà bien en place. Elles ont fragilisé certaines organisations - et ouvert de nouvelles perspectives à d’autres - en modifiant l’équilibre associatif du pays autour d’une logique de marché renforcée par la concurrence.

Nous proposons dans cet article de partir à la rencontre du « marché humanitaire » malien et de son homogénéisation apparente. Comment certaines associations maliennes ont-elles évolué face à la généralisation du modèle ONG ? Quels liens leurs acteurs et salariés entretiennent avec les organisations internationales ? Le marché humanitaire malien est foisonnant car le dispositif associatif international s’insère dans des logiques locales de pouvoir et d’accompagnement à l’entrée dans les mondes professionnels et politiques qu’il transforme et consolide en même temps. Cependant, la logique gestionnaire de ce dispositif peut entrer en contradiction avec ces logiques locales, coupant progressivement la solidarité internationale des associations maliennes, invisibilisées par leur manque de ressources. Ces associations restent toutefois nombreuses et continuent, en pointillé, d’entretenir des liens avec un marché humanitaire en voie de fermeture [2].

Nous étudierons ici deux exemples dont la valeur nous semble assez représentative : tout d’abord, le parcours professionnel associatif d’un jeune malien travaillant pour une organisation locale, en ce qu’il permet de comprendre un monde associatif répondant à des enjeux contemporains (comme la recherche d’emploi) à l’aide de schémas traditionnels reconfigurés par le marché humanitaire. Par la suite, nous observerons l’expérience d’une directrice de programme d’une organisation internationale aidant à saisir la fermeture du marché humanitaire aux petites organisations et ses conséquences sur l’ensemble du dispositif.


[1] Philippe STEINER, « Le marché selon la sociologie économique », Revue européenne des sciences sociales. European Journal of Social Sciences, 1 août 2005, XLIII-132, pp. 31‑64, doi:10.4000/ress.326.

[2] Cette étude du marché humanitaire malien s’inscrit dans une thèse de sociologie, menée depuis trois ans sur le thème du partage du travail appliqué aux organisations dites « intermédiaires », car positionnées entre donataires et donateurs. Nous cherchons ainsi à comprendre les mécanismes de coopération que cela engendre, ainsi que les circulations de normes, personnes et argent, entre les organisations de solidarité au Mali et en Chine. Plus de soixante entretiens basés sur les carrières professionnelles et les chemins de vies de salariés d’organisation nationales et internationales ont été menés. L’observation participante au sein d’une ONG internationale française a également permis d’étudier ces circulations de l’intérieur.