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Port-au-Prince, catastrophe urbaine - crise humanitaire

Comment sortir des errances, méconnaissances et défis de l’aide humanitaire en milieu urbain ? Mise en question des processus humanitaires classiques - actions ponctuelles ou actions sectorielles - face à la nature et à l’ampleur des besoins d’aide humanitaire, et à la reconstruction dans des systèmes sociaux, environnementaux et institutionnels qui constituent la ville.

 Le contexte haïtien de la catastrophe

Haïti, héros et victime de son Histoire, n’en finit pas de tenter de cicatriser un passé tout en se désintéressant systématiquement de son présent et, plus inquiétant, en donnant parfois l’impression de faire fi de son avenir. Victime de multiples fléaux, Haïti engendre les crises autant qu’elle les subit. Aussi, le séisme qui a frappé le pays en son cœur vital – urbain, politico-administratif, économique, démographique – n’apparait malheureusement que comme un maillon évènementiel et brutal dans la succession et la multiplicité des crises qui s’enchaînent sur ce petit pays, à l’histoire saccadée et violente. Les impacts du tremblement de terre, tout comme les énormes difficultés pour y apporter des réponses d’aide adaptées, sont ici amplifiés du fait de la conjonction des vulnérabilités urbaines et du faible niveau de préparation aux risques et aux interventions en milieu urbain.

Au cœur de ces évènements, c’est la capitale haïtienne, Port-au-Prince, métropole urbaine, passée en quelques décennies de 300.000 à près de 3 millions de personnes, qui est touchée. Les autorités nationales et locales sont directement affectées à tous les niveaux et dans la confusion totale, avec des pertes humaines et des destructions de bâtiments publics. Ces autorités se sont trouvées dans de grandes difficultés pour prendre des décisions. En face, de très nombreuses structures humanitaires aux fortes compétences et impressionnantes capacités logistiques interviennent mais sans savoir-faire ni savoir-coordonner adaptés à ces contextes urbains.

La question est double : Et si cette catastrophe en milieu urbain était autant une opportunité de restructuration des fonctionnements urbains pour Haïti qu’une occasion d’évolution des pratiques sur ce type de contexte pour tout le secteur de l’aide ?

 Les impacts du séisme sur la ville ont été catastrophiques.

Dans un pays et un contexte social, urbain et environnemental déjà très fragilisé et peu maîtrisé par la puissance publique, les dégâts sont considérables. Les causes sont nombreuses et de natures différentes :

La proximité des zones urbaines de l’épicentre du séisme a induit des impacts très importants.

Non seulement des quartiers urbains entiers et nombre de bâtiments de la ville ont été touchés, plus ou moins détruits, mais, depuis, la ville se trouve paralysée dans ses fonctionnements vitaux. Plus d’un millier de campements de survie précaire (quelques dizaines de tentes à quelques centaines par campement) se sont formés spontanément, par auto-installations dans la ville de Port-au-Prince et sur l’ensemble des zones urbanisées du littoral haïtien sud-ouest, ceci sur tous espaces libres publics ou privés (rues, places, terre-plein d’avenues, jardins publics, terrains privés, zones inconstructibles pentues côté montagne ou zones de détritus côté mer). S’ajoute à la complexité de la situation l’accumulation des gravas sur les voies publiques ayant empêchée toute circulation par endroit ou par moment selon les rythmes d’évacuation de ceux-ci, véritable casse tête pour tous. La situation physique de la ville a été si chaotique (ampleur des dégâts, encombrement de débris sur les emplacements des bâtiments détruits et sur la voierie, accès difficiles à des quartiers, zones à risques) que l’amorce même de la reconstruction a demandé un temps de préparation des esprits comme des terrains. Le tremblement de terre n’a pas fait de distinction entre quartiers riches formels et quartiers pauvres illégaux, le centre ancien de la ville a été autant affecté que des quartiers périphériques.

L’absence de maîtrise du tissu urbain haïtien, les faiblesses en matière de réglementation constructive sont autant de causes de la démultiplication des impacts destructeurs du séisme.

L’imbrication de volumes bâtis mal construits et de fonctions urbaines mal, pas gérées du tout ou quasi-inexistantes, a provoqué des conséquences en chaîne, tant du fait des secousses que du fait de l’irresponsabilité de la gestion du bâti haïtien. Ces secousses ont détruit de très nombreux bâtiments non parasismiques dont des ministères, des écoles, des habitations, en tuant les occupants (certains corps sont encore sous les décombres plusieurs mois après). Les survivants ont dû continuer à démolir les ruines devenues dangereuses et surtout empêchant non seulement la reconstruction in situ, mais aussi la simple installation sous tente ou d’un abri de transition. Cette activité de démolition et de stockage des gravats sur la voie publique a provoqué la paralysie du déploiement de l’aide. Quant aux rares systèmes et services urbains de base (voieries, réservoirs, canalisations d’approvisionnement et kiosques de distribution d’eau, collecte de déchets, infrastructures urbaines, protection des cours d’eau, écoles, etc.), ils sont en majorité hors d’usage tandis que les quartiers qui avaient subi peu d’impacts directs (parce que hors des lignes de faille sismique ou mieux construits) sont à leur tour dégradés, par l’afflux de survivants occupant les rues et les espaces publics.

Séisme ou pas séisme, ni l’urbanisation ni les conditions de construction n’étaient maîtrisées par les autorités locales techniques ou administratives. L’ampleur et la multiplicité des effets de la catastrophe révèlent des dysfonctionnements pré-catastrophe. Les gouvernances urbaines, municipales comme métropolitaines, sont faibles ou inefficaces, les services de base et systèmes socio-urbains insuffisants, absents ou objets de récents et fragiles consensus communautaires, comme les comités de gestion de l’eau dans les quartiers défavorisés [1] qui commençaient à fonctionner avant le séisme. Les situations foncières - la plupart du temps inextricables - non seulement bloquent tout développement rationnel mais créent des zones urbaines extrêmement vulnérables. L’absence de gestion des risques, de législation adaptée, s’ajoute aux situations d’illégalité, de précarité mais aussi d’insécurité. De plus, le laisser-faire comme pratique constructive ou l’absence d’application de normes quand elles existent (le risque sismique n’était pas perçu localement comme réel) sont à l’origine de cette fragilité et du désordre urbain pré-sismique qu’illustre l’incapacité des administrations haïtiennes à donner des instructions rapides et claires pour la reconstruction.

Incompétence, manque de moyen et/ou corruptions ?

Les villes s’avèrent être un mélange de strates historiques, d’imbrication d’éléments physiques et culturels, de juxtaposition de systèmes et de désordres. L’équilibre entre organisation spatiale, fonctionnement systémique, gouvernance adaptée, particularités géographiques propices ou à risques est une alchimie complexe qui dépend fondamentalement de la politique qui s’y joue. Or, en Haïti, cette urbanisation est issue de phénomènes historiques contestés, de politiques trop souvent peu préoccupées par l’intérêt général. Les haïtiens parlent eux-mêmes de laisser-faire public, de chacun pour soi, de fuite en avant dans la survie. Pour les acteurs de l’aide internationale, arrivés après le séisme, il est difficile d’avoir une vision claire et globale, d’autant que la catastrophe a atteint de plein fouet l’ensemble métropolitain de Port-au-Prince, ville où insécurité, préemption de terrain, occupations illégales, risques environnementaux, complexité du tissu religieux, règlements de compte et libre-arbitre sont la règle.


[1] Les Komité Dlo ont été initiés il y a une quinzaine d’années et soutenus par des efforts de gestion entre l’administration de gestion de l’eau (la DINEPA, Direction nationale de l’eau potable et l’assainissement), l’organisme de distribution (la CAMEP, Centrale autonome métropolitaine d’eau potable), les communautés locales de la société civile des quartiers et une structure ONG française d’appui au développement le GRET (Groupe de recherche et d’échanges technologiques). Ils étaient en phase de confortation d’actions et de représentations juste avant le séisme avec un projet de fédération.