Accueil | Publications | Humanitaires en mouvement | Humanitaires en mouvement n°10 | Ré-axer le ciblage des acteurs du développement sur les plus pauvres au Sahel pour bâtir une résilience (...)

La revue du Groupe URD

Outils et méthodes

CHS Norme humanitaire fondamentale (CHS)
Pictogrammme Sigmah Logiciel Sigmah
Pictogrammme Reaching Resilience

Reaching Resilience
Pictogrammme brochure Formation Environnement
Pictogrammme brochure Manuel participation
Pictogrammme COMPAS Méthode COMPAS
Pictogrammme globe terrestre "Mission Qualité"
Pictogrammme PRECIS Humatem Méthode PRECIS

Humanitaires en mouvement n°10, N° spécial " Sahel "

Ré-axer le ciblage des acteurs du développement sur les plus pauvres au Sahel pour bâtir une résilience durable
Cyprien Fabre - Eric Pitois

Après la crise de 2005 au Niger, la Direction Générale de l’Aide Humanitaire et de la protection civile de l’Union européenne, plus communément appelée ECHO, a conduit une série d’évaluations dans le Sahel. La problématique de la malnutrition alors si clairement révélée au Niger s’est avérée en fait bien ancrée sur l’ensemble de la bande sahélienne, bien au-delà des crises conjoncturelles liées aux pluies et aux récoltes.

Les différentes recherches menées depuis lors autour des programmes de prise en charge de la malnutrition conduisent à un constat amer. Dans tous les pays du Sahel, la malnutrition aigüe globale dépasse les taux d’alerte (10% des enfants de moins de 5 ans) et bien souvent les taux d’urgence (15% des enfants de moins de 5 ans). Les enquêtes et données de prise en charge montrent que ces taux restent élevés même dans les « bonnes années » de culture, et même dans des zones de grande production agricole. Il y a dans le Sahel un découplage entre la production agricole et la malnutrition.

Or la plus grande partie des projets de développement de ces dernières décennies soutiennent des politiques nationales centrées sur la production agricole. L’autosuffisance alimentaire et les filières d’exportation ont souvent été privilégiées. Les analyses de l’économie des ménages [1] montrent très clairement qu’une frange importante de la population rurale ne tire aucun profit des programmes liés à ces politiques et n’y est pas associée. L’augmentation de la production nationale ne tire pas les populations rurales vers le haut.

Les récentes analyses de l’économie des ménages menées au Sahel sont d’ailleurs parlantes et brisent un cliché d’un monde rural homogène en termes de richesse. Ainsi l’on sait désormais que les catégories rurales les plus pauvres dépendent essentiellement des marchés pour leur nourriture, car elles ne la produisent pas en quantité suffisante. Elles sont donc extrêmement vulnérables aux hausses des prix alimentaires, comme en 2008 ou en 2012. Leurs revenus sont issus de la vente de récoltes sur des petites parcelles à faible rendement qui, après une mauvaise année, ne permettent plus de rembourser les dettes contractées pendant la période de soudure. Hausse des prix alimentaires et faible récolte ou manque de pâturage étant la pire des combinaisons, comme cela a été le cas en 2012.

L’accroissement de la population et l’échec des quelques politiques de plannings familiaux, associés à une forte dégradation environnementale, conduisent les agriculteurs pauvres à cultiver des parcelles de plus en plus petites sur des sols de plus en plus dégradés.

Des mécanismes d’adaptation destructeurs se mettent alors en place, comme l’endettement à taux d’usure, la vente de biens productifs, le retrait scolaire, menant à la perte d’accès aux soins de santé et services de base. Cela enferme les plus vulnérables dans un piège, et chaque crise tire de nouvelles cohortes vers l’extrême pauvreté avec des risques accrus de malnutrition pour les enfants. Il y a une perte quasi-totale de résilience aux chocs pour les plus vulnérables.

C’est cette dynamique qui explique qu’en dépit d’une meilleure couverture des projets nutritionnels [2], il n’y a pas de progrès sur les taux de malnutrition ces dernières années alors que le nombre d’enfants, lui, ne cesse de croître. Il convient de prévenir la malnutrition en combattant les causes fondamentales pour espérer renverser cette tendance. Ne gérer que la prise en charge des cas de malnutrition revient à vouloir nettoyer les rues de Niamey un jour de vent de sable.

Car la pauvreté se transmet de génération en génération, notamment à travers la malnutrition de la mère et les conséquences en termes de développement cognitif réduit de leurs enfants. Sans changement rapide de paradigme économique, on voit mal comment une population extrêmement pauvre, qui constitue la moitié du monde rural, et qui voit s’éroder année après année ses capacités de développement en s’excluant progressivement des circuits productifs, pourrait répondre et s’inscrire dans une dynamique de croissance.


[1] Household Economic Analysis : site de référence géré par SAVE : http://www.hea-sahel.org

[2] La mise en place de programmes de prise en charge nutritionnelle reste très onéreuse, même si de nouvelles stratégies permettent de simplifier le suivi des enfants à domicile. Le passage à l’échelle de telles stratégies présente d’insurmontables difficultés quotidiennes et la pérennité de ces programmes ne dépend pour beaucoup que de bailleurs de fonds externes.