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Humanitaires en mouvement n°10, N° spécial " Sahel "

Sahel : des réponses qui ont du mal à trouver leurs marques
François Grünewald

Depuis fin 2011, le Sahel est revenu sur le devant de la scène dans les médias : crise alimentaire d’une part, avec ses appels aux dons et ses images difficiles, crise politique d’autre part, avec la dégradation de la situation au Mali. Dans cette région où les crises se multiplient, avec des périodes de rémission de plus en plus courtes entre chaque crise, les mécanismes d’aide prédominants restent ceux des acteurs de développement, basés sur leur connaissance approfondie des contextes, travaillant étroitement avec les États et les communautés mais ayant du mal à réagir rapidement. La réponse y patine et la communauté internationale est soumise à de nombreux défis. Le changement de vitesse est en effet difficile et les méthodes de travail à mettre en place pour répondre aux urgences sont très éloignées de celles du développement. Les grands espaces arides et à faible densité démographique rendent la logistique compliquée et coûteuse, et ceci d’autant plus quand l’insécurité et les dérapages des guerres asymétriques s’en mêlent.

L’accès est en effet déjà rendu très difficile par les conditions physiques du terrain : zones inondables des bas-fonds à argiles montmorillonites, plaines inondables, mares et bourgoutières du Gourma et du Houssa, sables de toutes textures, depuis le fech-fech où s’ensablent les convois jusqu’aux ergs où les cailloux ralentissent la progression et cassent la mécanique. Les coûts opérationnels deviennent vite très élevés pour atteindre des populations dispersées.

L’insécurité, mise en exergue avec la multiplication des prises d’otages, les déclarations très dures des groupes irrédentistes et les menaces permanentes contre les acteurs de l’aide, a finit par rendre inaccessibles des zones dans lesquelles, il y a vingt ans, des générations d’acteurs du développement ont vécu, travaillé et construit des amitiés durables avec une société civile très vivante et créative. Dans certaines zones du Sahel autrefois parcourues par des agronomes, des vétérinaires et des médecins, il n’y a presque plus d’acteurs de développement. La crise arrive, l’aide humanitaire internationale se déploie pour apporter une aide qui sauve… quand elle peut arriver… mais elle apporte aussi souvent son lot de déstabilisation des marchés, des économies et des relations sociales.

Des contextes complexes, des problèmes de sécurité, des acteurs de la violence avec lesquels le dialogue est difficile, des gouvernements aux capacités souvent faibles, une saison des pluies qui rend les mouvements difficiles, etc. le risque est élevé que l’aide s’embourbe, reste cantonnée dans les capitales et loin des populations les plus dans le besoin.

Pour avoir une chance d’être efficace dans ces contextes, il y a d’abord un enjeu de compréhension des situations, avec leurs composantes génériques sur l’ensemble de la bande sahélienne mais aussi leurs spécificités qui complexifient l’analyse. La connaissance des réseaux, la prise en compte des cultures et l’articulation avec les stratégies des acteurs en présence sont essentielles à toute intervention dans la zone.

 Les grandes bandes agro-climatiques et leur stratification Nord-Sud

De Goré sur l’Atlantique à Mogadishu sur l’Océan Indien, les gradients climatologiques ont formaté paysages, modes de mise en valeur des écosystèmes et sociétés, depuis les zones sahariennes jusqu’aux marges plus humides des différents climats soudaniens. Au grand nord saharien, pays de l’aridité et des oasis, des peuples du désert et du chameau, dont les si populaires « hommes bleus », vivent dans un monde minéral et d’extrême rareté. La transition progressive de quelques millimètres de pluie à quelques 200-400 mm plus au sud entraine le développement progressif des grands faciès climaciques à épineux, avec leurs herbages épars. Les systèmes transhumants et les différentes formes de pastoralisme arrivent à transformer herbes sèches, kram-kram (céréale sauvage) et des petites feuilles des épineux (acacias, balanites, etc.) en lait, viande, cuir et « banque sur pattes ». Chameaux, ovins et caprins, par leur extrême rusticité, forment l’architecture de systèmes d’élevage extrêmement résilients et du fonctionnement de l’économie d’échange (produits animaux contre céréales) qui fait vivre une grande partie de la zone. Puis viennent les zones où l’herbe est plus abondante. On entre dans les grandes zones d’élevage bovin : pays peuhl en Afrique de l’Ouest, pays Borena (Ethiopie) et Karamajo (Kenya, Ouganda) vers l’Est. Avec les mouvements nord-sud du bétail, qui suit le front de l’herbe et de la pluie, commencent aussi les difficultés de coexistence avec les groupes agricoles, quand les troupeaux passent près des champs cultivés. C’est dans ces dernières zones que les économies agricoles se sont le plus intégrées dans le marché régional (céréales) et mondial (coton, arachide), et en subissent le plus les aléas.

 Les grands axes transversaux Nord-Sud

Mais ces grandes strates orientées Est-Ouest sont non seulement en perméabilité et en échange les unes avec les autres, mais aussi traversées par des grands axes Nord-Sud, souvent très anciens, qui structurent toute la région : les grandes routes caravanières. La piste de l’Azalai réunit l’Algérie à Tombouctou et de là, par un relai « chameaux-ânes », rejoint les pistes du Gourma vers Bandiagara et les bassins céréaliers : dattes et sel du Sahara s’échangent contre mil et arachide de la zone soudanienne et soudano-sahélienne. Ce sont les axes de la côte mauritanienne qui joignent le delta du fleuve Sénégal au pays sahraoui, celui du Guidimaka mauritanien qui joint Tamanrasset à Zinder via Agadez au Niger, celui qui va de la frontière Kenyane vers Djibouti à travers l’Ethiopie, etc. Ces axes du commerce du sel, des dattes et des esclaves dans le passé (voir les récits de René Caillé) ont fait partie du système de résilience des peuples du désert. Devenus ceux très spécifiques de la drogue, des armes et des migrants de notre époque contemporaine, ils font maintenant partie de ces économies illicites qui fragilisent la gouvernance, l’éthique et la morale de ceux qui les pratiquent.