Auteur(s)
Marie Berra
L’aide publique au développement sous tension
Entre recomposition du consensus politique et crise de légitimité
Introduction
Depuis deux ans, l’aide publique au développement (APD) française est devenue une cible privilégiée des critiques d’une partie de l’échiquier politique. Ces critiques, souvent calquées sur des discours d’outre-Atlantique, mettent en cause ses montants alloués, son efficacité et son utilité pour les citoyennes et citoyens français. Pourtant, l’APD constitue une politique publique très encadrée. Selon le Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE, quatre conditions doivent être réunies pour que des financements alloués puissent être comptabilisés comme APD : les financements doivent émaner d’organismes publics, être destinés à des pays éligibles listés, se faire à des conditions financières favorables pouvant prendre la forme de prêts concessionnels ou de dons, et avoir pour objectif « de favoriser le développement économique et l’amélioration du niveau de vie des pays en développement » [1]. Au niveau européen, son objectif principal est « la réduction et, à terme, l’éradication de la pauvreté », point qui a fait l’objet d’un « consensus » politique entre les Etats membres en 2017[2]. Ainsi, l’APD présente un objectif clair de solidarité internationale se traduisant notamment par un soutien à la réponse aux crises humanitaires, et à la réalisation des biens publics locaux et globaux que sont la lutte contre la pauvreté, la santé ou encore l’environnement. Pourtant, un écart croissant s’est installé entre ses objectifs et la perception qu’en ont les responsables politiques. Cet éloignement tient à trois dimensions interconnectées : la perception de l’opinion publique, la transformation du rapport politique à l’APD, et la tension entre technicisation et politisation de cette politique publique.
Une opinion publique solidaire, mais une politique mal comprise
Malgré la contraction du budget de l’APD sous le second mandat du Président Emmanuel Macron, l’opinion publique française demeure majoritairement attachée à la solidarité internationale. Le baromètre (2023) de la solidarité internationale réalisé par Focus 2030 indique que 64 % des personnes interrogées souhaitent maintenir ou augmenter l’APD destinée aux pays les plus pauvres – soit 17 points de plus qu’en 2013[3]. Ce soutien se reflète aussi dans l’engagement concret des personnes. Plus d’un adulte sur deux fait un don à une association chaque année, en particulier 17% pour les situations d’urgence (catastrophes naturelles ou conflits) et 10% pour la défense des droits humains[4]. En 2025, 11% des français et françaises, soit 5 millions de personnes, consacrent chaque semaine du temps bénévole à des actions solidaires[5]. Le secteur de la solidarité internationale mobilise par ailleurs plus de 50 000 personnes salariées, 5 000 bénévoles et des milliers de personnes adhérentes [6]. Ce secteur repose ainsi sur un tissu social et humain très dense, preuve d’une adhésion forte à ses objectifs et à ses valeurs.
Cependant, cet attachement aux solidarités ne se traduit pas nécessairement par une compréhension claire de l’APD. Le terme même d’« aide publique au développement » demeure technique, peu parlant, et renvoie à une vision hiérarchisée ou paternaliste des relations internationales et à un héritage colonial. Cette difficulté de compréhension s’est accentuée avec la complexification des outils et des instruments financiers de l’aide, souvent perçus comme lointains ou réservés aux personnes expertes. La technicisation, si elle a renforcé l’efficacité des dispositifs, a aussi contribué à distancer le grand public et à rendre moins visible l’impact humain et concret de l’APD. Enfin, le fait que les effets de l’APD s’inscrivent souvent dans le temps long et ne sont donc pas immédiatement visibles, représente une contrainte supplémentaire qui accentue ce sentiment d’éloignement.
Dans ce contexte, les institutions publiques ont cherché à redéfinir le vocabulaire autour de l’APD. L’Agence française de développement (AFD) parle d’« investissements solidaires et durables » et le gouvernement, tout comme l’Union européenne, privilégie maintenant la notion de « partenariats internationaux ». Si ces tentatives visent à rapprocher l’APD de concepts et valeurs théoriquement plus soutenus par l’opinion publique française, elles contribuent à déconnecter davantage la notion sous des concepts flous et très larges. Ce glissement sémantique, qui tend parfois à techniciser davantage encore la solidarité internationale, offre aux détracteurs de l’APD un terrain supplémentaire pour la critiquer.
L’illusion d’un éloignement du politique : la technicisation de l’APD comme stratégie de défense
L’APD traverse aujourd’hui une phase de fragilisation qui relève de son inscription dans le champ politique. Depuis deux décennies, les débats autour de l’APD se sont progressivement déplacés vers des critères de performance, des instruments financiers et des indicateurs de résultats, contribuant à « dépolitiser » temporairement un champ par nature politique[7]. Cette tentative d’éloignement du politique, via l’entrée dans le champ technique, si elle a permis un répit favorisant son financement croissant à travers un consensus politique, a eu pour effet de rendre l’APD moins compréhensible.
Cet usage du champ technique comme paravent au politique a été particulièrement visible en 2025, lorsque l’extrême droite a multiplié les attaques contre l’APD, accusée de détourner des fonds publics au profit de projets inefficaces et non contrôlés. En réponse, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) a annoncé la mise en œuvre d’une Commission d’évaluation, mandatée pour évaluer « de leur élaboration à leur mise en œuvre, la pertinence des projets et des programmes d’aide publique au développement »[8]. Cette annonce relève d’un effet d’aubaine. Prévue depuis 2021 dans la loi de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales (article 12)[9], cette commission a été lancée opportunément pour répondre aux critiques, validant implicitement l’idée d’un déficit d’évaluation. Le gouvernement a ainsi désamorcé la pression immédiate et déplacé le débat vers un terrain moins conflictuel et plus technique, où la temporalité des travaux (plans d’action, rapports, réunions) atténue l’urgence politique, au lieu de justifier politiquement la cohérence de son action en matière de solidarité internationale. En cela, le gouvernement accrédite paradoxalement l’idée d’un manque de transparence et de pilotage de l’APD, offrant un argument supplémentaire à ses détracteurs.
Cette séquence montre combien l’APD, par essence politique[10] – qu’il s’agisse des choix géographiques ou sectoriels pour l’allocation internationale de fonds nationaux – ne peut être réduite à un simple exercice technique. Loin de la protéger, cette technicisation renforce sa vulnérabilité aux attaques lorsqu’elle réapparaît sur le devant de la scène politique car elle peine à visibiliser ses impacts et à les incarner humainement.
Le retour du politique : entre recomposition partisane et enjeux électoraux
L’autre facteur de fragilisation de l’APD tient à la recomposition du paysage politique français. Depuis le début des années 2000, l’APD bénéficiait d’un large consensus transpartisan en France, nourri par les Objectifs du millénaire pour le développement, puis par l’Agenda 2030. Ce consensus avait trouvé sa plus forte expression dans l’adoption à l’unanimité de la loi de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales en 2021, fixant l’objectif d’atteindre 0,7 % du revenu national brut (RNB) consacré à l’APD d’ici 2025. Ce consensus a volé en éclats à partir de 2023. Les gouvernements successifs – Attal, Barnier puis Bayrou – ont opéré des coupes drastiques dans le budget de l’APD, en écho aux injonctions de rigueur budgétaire portées par la droite parlementaire et aux offensives de l’extrême droite. Les autres formations politiques, bien qu’attachées aux valeurs et aux objectifs de l’APD, n’ont pas réussi à inverser la tendance dans un rapport de force défavorable.
Cette remise en cause se fonde sur un argument de rationalité économique. Face au déficit public, l’APD serait une dépense « non essentielle » à réduire. Cette rhétorique transforme l’APD en variable d’ajustement budgétaire, jugée moins coûteuse politiquement que d’autres dépenses nationales. Dans un contexte de déficit économique et d’instabilité politique marqué par la menace de dissolution de l’Assemblée nationale, et une forme de cohabitation au sein de l’exécutif, les logiques électorales dominent et poussent les décideurs et décideuses à se recentrer sur des enjeux intérieurs jugés plus visibles par leurs électeurs et électrices. Perçue comme (trop) éloignée du corps électoral et s’inscrivant dans une temporalité de (trop) long terme, l’APD se trouve caricaturée en dépense superflue selon une lecture triplement erronée.
L’APD participe à renforcer la stabilité des régions fragiles en soutenant les activités liées à la prévention des conflits et des crises humanitaires, et en accompagnant la croissance économique et la stabilité institutionnelle. En faire une variable d’ajustement conjoncturelle revient à affaiblir un instrument stratégique, dont la valeur réside précisément dans sa capacité à produire des effets durables dont l’absence se traduirait, à terme, par des coûts bien plus élevés.
En présentant l’APD comme un budget coûteux et opaque, le cadrage politique et médiatique entretient une perception biaisée qui occulte sa véritable portée et ses effets positifs sur le long terme. En effet, cette politique représente moins de 1 % du budget de l’État[11], et constitue un investissement à long terme pour agir sur les causes structurelles des crises, répondre aux urgences humanitaires et relever des défis mondiaux de grande ampleur, tels que la santé, l’égalité de genre, l’éducation, la lutte contre les violences (notamment de genre) ou l‘éradication de la pauvreté. Les financements de santé maternelle et infantile ont, par exemple, contribué à réduire de 50 % la mortalité des enfants de moins de cinq ans depuis le début des années 2000[12]. L’APD participe à renforcer la stabilité des régions fragiles en soutenant les activités liées à la prévention des conflits et des crises humanitaires, et en accompagnant la croissance économique et la stabilité institutionnelle[13]. En faire une variable d’ajustement conjoncturelle revient à affaiblir un instrument stratégique, dont la valeur réside précisément dans sa capacité à produire des effets durables dont l’absence se traduirait, à terme, par des coûts bien plus élevés. D’autre part, cette posture s’appuie sur une interprétation biaisée de l’opinion publique. Nombre de responsables politiques considèrent que les citoyens et citoyennes rejetteraient l’APD au profit de dépenses nationales. Or les enquêtes montrent le contraire : la solidarité internationale bénéficie d’un soutien constant et croissant de l’opinion publique française. Ce n’est pas l’adhésion de principe qui fait défaut, mais la lisibilité de l’APD en tant que politique publique.
Vers une redéfinition politique et citoyenne de la solidarité internationale
En cherchant à se protéger du politique par la technicisation, elle a perdu du lien avec le grand public. Or, l’APD est par essence politique, elle traduit une vision du monde, un choix de solidarité et la reconnaissance des interdépendances. La défendre aujourd’hui suppose de la rendre plus lisible, plus incarnée, et plus proche des citoyens et citoyennes.
Face à ces remises en cause, le secteur de la solidarité internationale doit dépasser la réaction aux attaques pour redevenir force de proposition. Il s’agit non seulement de défendre l’APD, mais aussi de refonder la manière dont elle est pensée, portée et expliquée. Une préservation de ressources financières significatives, stables, flexibles et adaptées aux besoins est nécessaire pour soutenir les réponses de court et long terme.
Premièrement, redonner sens à l’APD suppose de reconnaître son héritage colonial. Comme le souligne Matthieu Gautier, président de l’ONG franco-sénégalaise Futur au Présent – International, il est primordial de « décoloniser l’APD » en construisant une gouvernance conjointe et égalitaire, affranchie de toute forme de domination, capable de réhabiliter le multilatéralisme et de faire émerger un universel partagé[14]. Cela implique de mobiliser les moyens nécessaires pour mettre en œuvre des politiques publiques durables dans les pays les plus pauvres, à l’abri des conjonctures politiques et économiques passagères.
Deuxièmement, cette décolonisation doit s’accompagner d’une localisation effective des ressources et des savoirs, en soutenant les organisations de la société civile locales par des financements directs, flexibles et prévisibles, et en adoptant des mécanismes de décision inclusifs et représentatifs. Dirigées localement, les réponses sont plus pertinentes et les actions plus légitimes.
Troisièmement, il est essentiel de dé-techniciser le discours. L’APD doit être racontée à travers ses impacts humains et sociaux en faisant le lien entre solidarité locale, nationale et internationale. Mettre en avant des récits, des visages, des résultats tangibles permet de reconnecter la politique de développement à la réalité vécue par celles et ceux qu’elle soutient. Enfin, il est indispensable de renforcer la dimension éducative et citoyenne de la solidarité internationale, et cela passe par des financements dédiés. L’éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale (ECSI) favorise la compréhension des interdépendances mondiales et nourrit l’adhésion à long terme. Les pays qui investissent davantage dans ces actions disposent d’un ratio APD/RNB plus élevé et d’un public plus favorable à la solidarité internationale[15].
L’APD ne traverse pas seulement une crise budgétaire, elle est au cœur d’une redéfinition politique et symbolique. En cherchant à se protéger du politique par la technicisation, elle a perdu du lien avec le grand public. Or, l’APD est par essence politique, elle traduit une vision du monde, un choix de solidarité et la reconnaissance des interdépendances. La défendre aujourd’hui suppose de la rendre plus lisible, plus incarnée, et plus proche des citoyens et citoyennes. C’est en assumant sa dimension politique, tout en renforçant sa gouvernance, sa transparence et son ancrage local, que la solidarité internationale peut défendre sa légitimité et demeurer une politique publique stratégique, à la croisée de la justice sociale et fiscale, et de l’intérêt commun.
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Marie Berra est chargée de mission analyse et plaidoyer sur les enjeux humanitaires pour Coordination SUD, collectif de 188 associations françaises de solidarité internationale.
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[1] OCDE, Aide publique au développement : définition et champ couvert, 2025
[2] La politique de coopération au développement de l’UE est déterminée à l’article 208 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), tandis que la déclaration du « nouveau consensus européen pour le développement » en a précisé ces principes directeurs.
[3] Focus 2030, Baromètre de la solidarité internationale, Septembre 2023
[4] IPSOS, Baromètre de la solidarité, « Qui fait des dons en France et quelles sont les motivations des donateurs ? », Mars 2024
[5] Recherches & Solidarités, La France bénévole 2025, Mai 2025
[6] Coordination SUD, Étude Argent ASI sur les modèles socio-économiques des ONG françaises de solidarité internationale – période 2016 – 2020, Avril 2022
[7] Lucile Maertens et Raphaëlle Parizet, « On ne fait pas de politique ! » Les pratiques de dépolitisation au PNUD et au PNUE. Critique internationale, 76(3), p.41-60, 2017
[8] Légifrance, Décret n° 2025-117 du 8 février 2025, Article 1
[9] Légifrance, LOI n° 2021-1031 du 4 août 2021, article 12
[10] Alain Le Roy et Jean-Michel Sévérino, Diversification et fragmentation du financement public du développement, FERDI, No. P321, 2023
[11] Ministère de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, La plateforme des finances publiques, du budget de l’Etat et de la performance publique, 2025
[12] UNICEF, Under-five mortality, March 2025
[13] Steven Radelet, Michael Clemens et Rikhil Bhavnani , Aid and Growth, Finance & Development, Volume 42(3), September 2025
[14] Matthieu Gautier, Sortir l’aide publique au développement de l’impasse : pour une solidarité internationale renouvelée, Fondation Jean Jaurès, 26 mai 2025
[15] Sous la direction de Ida Mc Donnell, Henri–Bernard Solignac Lecomte et Liam Wegimont, L’opinion publique contre la pauvreté, Chapitre 1, P.15-40, OCDE, 2003