Auteur(s)

Lila Ricart

La dissolution de USAID et la crise de financement à l’œuvre depuis un an accélèrent une transformation déjà en cours : celle du système humanitaire onusien, dont les agences des Nations unies constituent l’ossature. Alors que l’ONU annonce un « humanitarian reset » et qu’une réforme plus large (UN80) se dessine, une question s’impose : assiste-t-on à la fin d’un modèle humanitaire centré sur des institutions lourdes, ou à l’opportunité d’un nouveau pacte fondé sur l’éthique, la mémoire et une gouvernance plus ancrée ? En tant que praticienne de la préparation aux urgences, j’observe au quotidien les tensions, les désillusions et les espoirs d’un secteur en recomposition.

 

Un séisme sous contrôle ou une gestion de faillite ?

 

Pour la première fois depuis longtemps, la coordination – censée incarner l’efficacité collective – devient une variable d’ajustement.

Depuis le 24 janvier 2025, date de la signature de décrets exécutifs par Donald Trump suspendant brutalement les financements américains à l’aide internationale, l’architecture humanitaire mondiale chancelle. La secousse touche l’ensemble du secteur, mais elle affecte particulièrement les agences onusiennes : Unicef, PAM, HCR, OIM et les mécanismes de coordination (OCHA/IASC) qui structurent, depuis des décennies, une grande part de la réponse humanitaire internationale.

Au premier trimestre 2025, l’ONU a répondu par l’annonce d’un « humanitarian reset ». Dans une lettre adressée aux membres du Comité permanent inter-organisations (IASC) datée du 11 mars 2025, Tom Fletcher, le coordonnateur des secours d’urgence, annonce la création de groupes de travail destinés à prioriser les programmes et les zones géographiques. Cette lettre n’est pas un simple document technique : elle constitue un acte politique, celui d’un système qui reconnaît publiquement que sa forme actuelle n’est plus soutenable[1].

Une conséquence particulièrement symbolique est la proposition de réduire l’ambition de la coordination humanitaire dans au moins huit pays, dont l’Iraq, le Pakistan ou le Zimbabwe. Dans son analyse de juin 2025, The New Humanitarian rappelle que l’un des scénarios du reset consiste précisément à réduire l’architecture de coordination et à limiter la portée de la réponse dans certains contextes[2].

Autrement dit : pour la première fois depuis longtemps, la coordination – censée incarner l’efficacité collective – devient une variable d’ajustement. Cela ne signifie pas que le système met fin aux clusters partout. Mais cela signifie que le modèle de coordination tel qu’il a été conçu depuis 2005 – avec sa promesse de couverture universelle, de rôle structurant et de capacité à fédérer les acteurs – est profondément remis en question.

Dans le même temps, un autre chantier, plus large, touche l’ONU au sens institutionnel : la réforme UN80. Présentée comme une initiative visant à rendre l’ONU plus « agile, intégrée, adaptée » dans un contexte de contraintes budgétaires, elle ouvre explicitement la voie à des rationalisations drastiques par des regroupements[3] et transformations structurelles[4].

Ici, la distinction est essentielle : le reset concerne d’abord la réponse humanitaire (priorisation, coordination, organisation de l’action). La réforme UN80 concerne l’ONU plus largement, mais elle peut avoir des effets majeurs sur l’humanitaire, notamment si des fusions d’agences ou une consolidation des mandats sont mises sur la table[5].

La question qui monte n’est donc pas seulement « comment faire avec moins », mais « que devient le système humanitaire onusien lorsque sa légitimité, ses moyens et ses mécanismes structurants sont fragilisés simultanément ? ».

 

L’héritage d’un colosse : pourquoi le système humanitaire onusien est devenu vulnérable

 

Je sais que le système humanitaire onusien n’est pas qu’un bloc bureaucratique. Il est aussi porteur d’une mémoire institutionnelle et d’un patrimoine collectif : des bonnes pratiques, des procédures de coordination, des plateformes, des outils et un savoir-faire accumulé.

Pour comprendre l’ampleur du moment, il faut regarder ce que le système humanitaire onusien est devenu : non seulement un ensemble d’agences, mais aussi une architecture – de coordination, de financement, d’autorité normative, de standards, d’outils et de procédures.

Les Nations unies ont progressivement occupé trois fonctions à la fois dans l’humanitaire :

1. une fonction politique et normative (principes, mandats, légitimité) ;
2. une fonction de coordination (OCHA, IASC, clusters, standards inter-agences) ;
3. une fonction opérationnelle (mise en œuvre, logistique, assistance directe).

Ce cumul a produit des forces réelles, mais aussi une fragilité structurelle : quand la légitimité de l’ONU est contestée ou que ses ressources s’effondrent, c’est tout le système qui vacille, car il repose sur une ossature institutionnelle unique.

Le rapport « State of the Humanitarian System » d’ALNAP, qui documente sur le long terme les performances et les limites du système, souligne la tension entre coordination, efficacité et lourdeur. Il met notamment en avant la difficulté à maintenir un lien entre niveaux décisionnels et réalités de terrain, ainsi que le risque que la redevabilité et la standardisation finissent par rigidifier l’action au détriment de la pertinence[6].

D’après moi, cette rigidité s’est traduite par une inflation de mécanismes de reporting et d’indicateurs qui donnent une impression de maîtrise, mais produisent une déconnexion progressive. Cette dynamique n’est pas propre à l’ONU – elle traverse tout le secteur – mais elle prend une forme particulière lorsqu’elle est institutionnalisée dans des agences dont la culture interne valorise la conformité et la technicité avant tout.

Ce contexte se reflète aussi dans la figure du fonctionnaire humanitaire onusien. Je pense que les logiques de carrière, la forte attractivité salariale et la mobilité interne favorisent des profils très compétents techniquement, mais moins ancrés dans une connaissance de terrain durable. Ce n’est pas un jugement moral : c’est une conséquence structurelle d’un système où les incitations récompensent la progression hiérarchique plus que la pertinence contextuelle.

L’ODI rappelle aussi que les relations de pouvoir dans l’humanitaire – notamment dans les partenariats et les mécanismes de financement – restent un frein majeur à la localisation et à la redistribution réelle du leadership[7]. Or cette question devient centrale : quand les budgets s’effondrent, les dépendances structurelles se durcissent. Les ONG nationales, déjà sous-financées, deviennent encore plus vulnérables. Les agences, déjà sous pression, peuvent se replier sur leurs mécanismes de contrôle et leurs lignes hiérarchiques. Le système, au lieu de se simplifier, peut se crisper.

Et pourtant, je sais que le système humanitaire onusien n’est pas qu’un bloc bureaucratique. Il est aussi porteur d’une mémoire institutionnelle et d’un patrimoine collectif : des bonnes pratiques, des procédures de coordination, des plateformes, des outils et un savoir-faire accumulé, qui ont souvent permis d’éviter des duplications massives ou de structurer une réponse dans des crises complexes.

La question n’est donc pas « faut-il sauver l’ONU ? », mais « que faut-il préserver du système humanitaire onusien, et « que faut-il transformer radicalement ? ».

 

Repenser sans détruire

 

Dans de nombreuses restructurations, la dynamique est récurrente : les postes nationaux et les fonctions opérationnelles sont sacrifiés en premier, au nom de la protection de rôles qualifiés de « stratégiques ». Or ce sont précisément ces profils au plus près du terrain qui portent la continuité de l’action, la mémoire contextuelle, la compréhension fine des dynamiques locales et la relation quotidienne avec les communautés affectées.

La question n’est donc pas de savoir si le système va changer, mais comment – et selon quelles priorités. Le risque actuel est double.

D’un côté, il y a la tentation de répondre à la crise par une centralisation : fusionner, regrouper, simplifier au niveau des sièges, construire une version « compacte » du système. Une partie des débats autour du UN80 va dans ce sens, et plusieurs sources évoquent des scénarios de regroupement d’agences, notamment dans l’humanitaire et la santé[8].

De l’autre, il y a la tentation inverse : réduire inexorablement, au risque d’une perte irréversible d’expertises et de capacités. Dans ce scénario, les agences sont résistantes à la réforme : chacune se contracte en silence, et laisse le terrain à un assemblage d’acteurs fragmentés, parfois efficaces localement, mais sans capacité structurante globale.

Entre ces deux extrêmes, une voie me semble possible : celle d’une refondation qui assume une idée simple mais exigeante : préserver ce qui relève du bien public humanitaire, et transformer ce qui relève de la reproduction bureaucratique.

 

Ce qui doit être sauvé : principes, coordination, légitimité

La coordination – malgré ses limites – reste une infrastructure essentielle. Elle a permis d’organiser des réponses collectives, d’éviter certaines duplications, de partager des données, de structurer des réponses complexes. Elle a aussi produit des normes communes qui, si respectées, protègent les populations affectées.

Mais pour être défendable, cette coordination doit évoluer : moins lourde, moins descendante, plus ancrée, plus ouverte aux organisations locales et aux acteurs non institutionnels. Les perspectives du Sud global sont cruciales : dans de nombreux contextes, la coordination a été vécue comme un espace de pouvoir et de filtrage occidentalisé, davantage que comme un espace d’alignement sur les besoins. La crise actuelle doit être l’occasion de reconfigurer cet espace.

Ce qui doit évoluer : gouvernance, bureaucratie, culture de l’expertise

Les réformes ne peuvent pas se limiter à une réduction budgétaire. Elles doivent toucher à la gouvernance du système : qui décide, selon quels critères, et avec quelle redevabilité envers les communautés affectées ? Le reset impose un choix déterminant, qui se traduira très concrètement dans les décisions de ressources humaines. Préserver les sièges et les étages supérieurs de la hiérarchie, ou préserver les capacités opérationnelles au niveau pays. Autrement dit : sauver une architecture bureaucratique ou sauver ce qui permet à l’action humanitaire de tenir dans la durée.

Dans de nombreuses restructurations, la dynamique est récurrente : les postes nationaux et les fonctions opérationnelles sont sacrifiés en premier, au nom de la protection de rôles qualifiés de « stratégiques ». Or ce sont précisément ces profils au plus près du terrain qui portent la continuité de l’action, la mémoire contextuelle, la compréhension fine des dynamiques locales et la relation quotidienne avec les communautés affectées. Inverser cette hiérarchie des sacrifices ne relèverait pas d’un ajustement symbolique : ce serait un choix structurant pour préserver l’essence du système humanitaire face à sa transformation.

Rendre le patrimoine technique accessible : traduire, mutualiser, ouvrir

Enfin, si l’on veut sauver ce qui doit l’être, il faut rendre accessible ce que le système a produit de plus utile : ses outils (analyse rapide des besoins, mécanisme de coordination d’urgence, plateformes de cartographie de l’information, etc.). Ces outils constituent un capital collectif. Si le système se rétracte, il serait essentiel que ces ressources deviennent plus largement accessibles, adaptées et appropriables : des biens publics humanitaires.

 

Conclusion : une crise ancienne, une bifurcation nouvelle

Le système humanitaire onusien traverse une crise aiguë, mais il traverse aussi, depuis sa création, des crises existentielles : crises de légitimité, crises de financement, crises de cohérence entre principes et pratiques. La nouveauté du moment actuel tient à la simultanéité des chocs : financier, politique, moral.

Le « reset » est donc plus qu’un ajustement. Il rend visible une question que le secteur repoussait : quel est le rôle du système humanitaire onusien dans un monde où la légitimité institutionnelle ne suffit plus, où les budgets se contractent, et où les acteurs locaux revendiquent un leadership plus réel ?

D’après moi, des pistes de réforme apparaissent : préserver la coordination comme bien public, simplifier les architectures, ouvrir la gouvernance, protéger l’expertise de terrain, mutualiser et rendre accessibles les outils produits par des décennies d’apprentissage. Ce n’est pas un programme clé en main. Mais c’est une direction : celle d’un système moins monumental, plus humble, mais plus utile.

Ce que nous faisons aujourd’hui – dans la manière de réformer, de fusionner, de couper ou de transmettre – déterminera si le système humanitaire onusien se replie en gestion de faillite, ou s’il devient l’occasion d’un nouveau contrat éthique et opérationnel entre institutions, sociétés civiles et communautés affectées.

***

[1] 1. OCHA – « The Humanitarian Reset – ERC letter to IASC Principals (11 March 2025) » : https://www.unocha.org/publications/report/world/humanitarian-reset-erc-letter-iasc-principals-11-march-2025

[2] The New Humanitarian – « Reset, reform, repeat? Key questions about the humanitarian reset » (16 juin 2025) : https://www.thenewhumanitarian.org/analysis/2025/06/16/reset-reform-or-repeat-humanitarianisms-reboot-searches-right-script

[3] Le Monde (EN) – « UN agencies could be merged to improve effectiveness… » (20 mai 2025) : https://www.lemonde.fr/en/science/article/2025/05/20/un-agencies-could-be-merged-to-improve-effectiveness-of-humanitarian-and-health-action_6741433_10.html

[4] Nations unies – UN80 Initiative (page officielle) : https://www.un.org/un80-initiative/en

[5] Reuters – « UN eyes major overhaul amid funding crisis, internal memo shows » (1 mai 2025) : https://www.reuters.com/world/un-eyes-major-overhaul-amid-funding-crisis-internal-memo-shows-2025-05-01/

[6] ALNAP – State of the Humanitarian System (SOHS) : https://alnap.org/sohs/

[7] ODI / Humanitarian Practice Network – « Taking localisation beyond labels and lip service » : https://odihpn.org/en/publication/taking-localisation-beyond-labels-and-lip-service/

[8] Reuters – « UN eyes major overhaul amid funding crisis, internal memo shows » (1 mai 2025) : https://www.reuters.com/world/un-eyes-major-overhaul-amid-funding-crisis-internal-memo-shows-2025-05-01/

 

Pagination

P.59-64