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L’humanitaire au prix d’intérêts partagés
Michaël Neuman

L’espace humanitaire se rétrécit-il ? Les organisations humanitaires sont-elles aujourd’hui moins en mesure qu’hier d’assister les populations affectées par la guerre, les épidémies et les catastrophes naturelles ? Dans son livre "Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins Sans Frontières", l’association propose d’aborder les difficultés rencontrées par les organismes d’aide sous un éclairage différent. S’appuyant sur les expériences récentes de l’association, MSF montre que l’action de secours n’est aucunement liée à l’existence d’un espace de l’action humanitaire qu’il suffirait de défendre au nom de la morale contre toute tentative d’instrumentalisation. Les auteurs du livre expliquent que la question au cœur de la conquête de l’espace de travail par les organismes d’aide est celle de leur capacité à parvenir à des compromis entre leurs intérêts et ceux des pouvoirs. Dès lors, la question qui se pose à eux : qu’est-ce qu’un compromis acceptable aux yeux d’une organisation humanitaire comme MSF ?

En juillet 2004, Médecins sans frontières (MSF) prenait la décision de quitter l’Afghanistan après vingt-quatre ans de projets médicaux menés dans le pays. Cinq membres de l’association y avaient trouvé la mort, au mois de juin précédent, assassinés lors d’une embuscade dans la province de Badghis. Les talibans, chassés du pouvoir par l’intervention internationale décidée près de trois ans auparavant, n’étaient pas responsables – comme on l’apprendra plus tard – mais n’en revendiquèrent pas moins la responsabilité. Ils expliquèrent que les organisations humanitaires telles MSF servaient en réalité les intérêts des Etats-Unis. Pour sa part, l’association constata lors de l’annonce de son départ qu’en Afghanistan, « l’action humanitaire indépendante, mise en œuvre pas des travailleurs humanitaires non armés se rendant dans les zones de conflit afin de délivrer de l’aide était devenu tâche impossible » [1]. Quelques semaines plus tard, une universitaire américaine proche de l’Administration Bush écrivait dans un éditorial publié par le Wall Street Journal que le « principe prôné par Médecins Sans Frontières – selon lequel le personnel civil fournissant une aide médicale aux personnes en détresse doit se voir accorder le droit de passage – [appartenait] désormais au passé » [2].
Dans les années qui suivirent la déclaration de Colin Powell qui voyait dans les ONG des « multiplicateurs de force » [3] de l’action diplomatique et militaire des États-Unis, de nombreux acteurs de l’aide, agences des Nations unies et ONG ont facilité la propagande des talibans en se solidarisant de leur propre initiative à l’effort de guerre et à la lutte pour l’imposition de la démocratie en Afghanistan. MSF, qui avait refusé de s’inscrire dans le cadre de la reconstruction et revendiquait la nécessité de maintenir une aide humanitaire indépendante et impartiale, était animée par un sentiment d’incompréhension. Pourtant, en mars 2003, le meurtre d’un délégué du Comité international de la Croix-Rouge avait déjà prouvé qu’une approche fondée sur l’affirmation des principes de neutralité, d’indépendance et d’impartialité n’était pas suffisante pour garantir l’accès aux victimes du conflit par les organisations humanitaires.


[1] Communiqué de presse de MSF, 28 juillet 2004.

[2] Cheryl Benard, “Afghanistan without doctors”, The Wall Street Journal, 12 août 2004.

[3] Commentaire de Colin Powell lors d’une conférence de presse du Département d’État, Washington DC, 26 octobre 2001.