Après 18 mois de réponse à une crise sans précédent il est d’importance stratégique de dresser un premier bilan de la réponse aux multiples besoins et défis qui se posent.
Fort de l’expérience acquise dans la région du Kanem et du Bar-El-Ghazel, préoccupé par l’ampleur de la crise soudanaise et souhaitant avoir une vue d’ensemble, le groupe AT / Nexus a demandé au Groupe URD de produire une analyse de la situation à l’Est du Tchad. La crise soudanaise qui a éclaté il y a près de 20 mois est d’une ampleur sans précédent. Elle a des répercussions sur l’ensemble de la sous-région et tout le long de la frontière commune avec le Tchad. Les autorités tchadiennes et la communauté humanitaire sont confrontées à de multiples défis, lesquels nécessitent une approche multisectorielle et graduelle qui tienne à la fois compte des besoins immédiats et des enjeux de développement. La lecture de la documentation disponible révèle une volonté marquée chez de nombreux acteurs de mettre en place, dès maintenant, une approche de type triple nexus qui tienne compte de nombreux facteurs : gestion de la ressource en eau, question foncière, sécurité alimentaire, cohabitation avec les populations locales, impact environnemental, enjeux économiques, adaptation des infrastructures, etc..
Mais les conditions sont-elles réunies ? Quel bilan tirer de ces 18 premiers mois de réponse à une crise sans précédent dans l’histoire du Tchad ? Quelle lecture, quelle compréhension du territoire, de ses enjeux, de ses défis, de ses opportunités en ont les acteurs mobilisés sur cette crise ? Disposent-ils de données suffisantes, fiables, pour comprendre, prioriser, décider, agir efficacement et surtout collectivement ? En quoi les différentes approches sont-elles cohérentes les unes avec les autres ? Quelles sont les perspectives « nexus » ? Quelles sont les ressources disponibles pour soutenir une telle démarche ? Le but du travail mené à l’est du Tchad, et présenté dans ce rapport, est d’apporter des éléments de réponse à toutes ces questions.
L’objectif de ce travail est de dresser un premier bilan, général, de la réponse à la crise humanitaire à l’est du Tchad et proposer une série de recommandations visant à appuyer l’approche triple nexus.
Ce rapport n’a pas la prétention de produire une analyse exhaustive des multiples initiatives en cours. Malheureusement les données sont trop « éparpillées » pour y parvenir en un temps si court et avec des ressources limitées. L’objectif principal du travail réalisé est de présenter une photographie utile, relativement fiable, un premier bilan, de la situation actuelle en termes de réponse humanitaire et d’actions de développement en cours, à l’est du Tchad ; et sur cette base de proposer une première réflexion stratégique sur les perspectives « nexus », les opportunités et les risques.
© Photos : Laurent Saillard, Groupe URD
Recommandations issues de ce travail
- Mettre en œuvre un plan de renforcement des capacités des autorités locales.
- Appuyer et renforcer les mécanismes de coordination mensuelle.
- Mettre en place un mécanisme de collecte, de traitement et d’analyse de données, et un suivi rigoureux.
- Renforcer les allocations de l’Etat tchadien et de l’administration territoriale.
- Mettre en place un Comité de haut niveau à N’Djamena (niveau Ministres / Primature / ambassadeurs.drices), assurer redevabilité collective et transparence.
Remarques conclusives de l’évaluation
Se projeter sur des solutions à plus long terme avec l’autonomisation des sites en ligne de mire est aujourd’hui envisageable. Nombreux sont les acteurs présents à l’est du Tchad qui souhaitent avancer et s’engagent dans cette direction. Développer économiquement la région constitue une belle opportunité pour des centaines de milliers d’êtres humains, mais à la condition d’être stratégique et de bien choisir les zones d’intervention. L’approche nexus n’est pas pertinente partout car elle ne peut être mise en œuvre sans qu’un certain nombre de paramètres soient réunis. Les défis sont très nombreux notamment sur les enjeux de cohabitation, de cohésion sociale, sur la question foncière, et la volonté et la capacité des autorités à assumer le rôle de « chef d’orchestre ».
Au-delà de ces aspects tous les acteurs, l’Etat, les PTF, les UN, les ONG, doivent travailler de concert sur le partage des données, l’harmonisation des outils et des méthodes en matière de collecte de données. Ceci dans le but de nourrir, comme cela se fait dans d’autres pays (ex : Ethiopie), une base de données commune qui puisse ensuite, en retour, permettre une lecture fiable du territoire. Une lecture indispensable au développement d’une stratégie collective adaptée et de sa mise en œuvre.
Tout l’enjeux du Nexus est là : la donnée et ce que l’on en fait. Sans ces fondations, le Nexus restera une vue de l’esprit à l’échelle macro. Les acteurs continueront de travailler comme avant, certains un peu mieux coordonnés et décloisonnés que d’autres, mais sur des surfaces réduites qui ne permettent pas de véritable changement. L’esprit du « travailler autrement » de 2016 réside sur ce point précis. La capacité de produire de la donnée collective qui vienne nourrir ensuite une réflexion collective et une action ordonnée et efficace. À moins d’investir dans les capacités des autorités locales / nationales, il est peu probable que les pratiques changent. La communauté internationale, éclectique, large, et malgré tous ses efforts, et ils sont réels, ne parviendra pas à faire beaucoup mieux sans que ceux qui ont la légitimité ne soient en capacité d’assumer leurs responsabilités.
Réalisé par
Chargé de recherche, évaluation, formation (depuis 2021)