Auteur

Arjun Claire

Introduction

La transformation de l’action humanitaire dans les années 1990 a donné le jour à une expansion radicale des activités. Autrefois palliative, l’action humanitaire s’est remodelée pour devenir une initiative plus préventive1, accédant ainsi à un nouveau terrain politique. L’importance accrue des droits de l’Homme qui s’en est suivie, conjuguée à un environnement permissif après la fin de la guerre froide, a suscité une attention renouvelée vis-à-vis de la protection des civils affectés par des conflits. Pour autant, la protection humanitaire – comprise ici comme des activités entreprises par des acteurs humanitaires dans le but d’obtenir le respect plein et entier des droits des personnes conformément au droit de l’Homme, au droit international humanitaire et au droit des réfugiés – n’était pas nouvelle. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) ont été mandatés pour s’impliquer dans des activités de protection depuis la Seconde Guerre mondiale, respectivement en vertu du droit international humanitaire et du droit des réfugiés. Néanmoins, plusieurs faits nouveaux survenus dans les années 1990 ont obligé de nombreuses autres organisations humanitaires à envisager d’autres manières d’améliorer la protection des civils en période de guerre. Quels étaient ces nouveaux événements et quels facteurs ont causé un tel renouvellement de l’intérêt pour la protection parmi les acteurs humanitaires ? Cet article essaie d’expliquer l’évolution de la protection dans le contexte de l’action humanitaire durant les années 1990. Il tente également de replacer la protection dans un contexte plus large et de comprendre des concepts et normes similaires au niveau international, cela dans le but d’établir une distinction claire entre ces différents courants.

 

Les origines de la protection humanitaire

Les cadres juridiques de protection ont été mis en place à partir de la Seconde Guerre mondiale mais la volonté d’institutionnaliser l’immunité des civils était déjà en cours avant que le conflit n’éclate. Cette initiative était menée par le CICR qui était préoccupé par la sécurité des civils depuis les terribles pertes de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile espagnole. Une première version de Convention sur la protection des civils a été préparée en 1934 mais elle n’est entrée en vigueur qu’après la Seconde Guerre mondiale. La quatrième Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre a constitué un tournant décisif : elle a en effet obligé les parties en guerre à assurer la sécurité des personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, à permettre la libre circulation des aliments et des médicaments destinés aux civils, mais aussi à faire respecter le droit de recevoir des nouvelles des familles, entre autres. Une catégorie spécifique de civils – les réfugiés – a également bénéficié d’une protection juridique pendant des années. Faisant suite à la quatrième Convention de Genève, un cadre de protection des réfugiés a en effet été adopté en 1951 sous le nom de la Convention et du Protocole relatifs au statut des réfugiés. En 1967, un nouveau protocole a élargi le périmètre de la définition des réfugiés pour inclure les personnes fuyant une persécution en dehors de l’Europe.

La seconde vague de renforcement de la protection humanitaire est arrivée dans les années 90, en lien avec des événements géopolitiques importants. Après la fin de la guerre froide, quand la recrudescence des guerres civiles a éclaté, les États occidentaux se sont trouvés dans l’obligation d’intervenir militairement afin de protéger des populations dans les pays du Sud. Cependant, ces interventions se sont révélées en grande partie inefficaces. De plus, l’idée d’une implication extérieure dans les affaires internes d’un pays a rencontré une forte résistance de la part des défenseurs de la souveraineté. Par conséquent, la logique interventionniste de protection a posteriori a peu à peu cédé la place à une logique de prévention (Chandler, 2012). Ce paradigme émergent a été fixé sous le concept de sécurité humaine dont l’élaboration a été fortement influencée par deux rapports très importants : l’Agenda pour la paix (1992) et le rapport sur le développement humain du PNUD (1994). La publication de ces rapports a réorienté l’attention sécuritaire des États vers les individus.

Pour autant, la sécurité humaine regardait au-delà de la seule violence physique, prenant également en compte les menaces vis-à-vis des moyens d’existence, de la santé et de l’environnement (Tigerstrom, 2007:28). Le Canada, ardent défenseur du concept, s’est opposé à cette approche plus large et a choisi au contraire de souligner le fait que la sécurité humaine relevait de la « promotion de la sécurité des personnes en les protégeant des menaces de violence ». Il a intégré cette idée dans sa politique extérieure et a fait de la protection des civils (PdC) dans les conflits armés l’un de ses cinq thèmes prioritaires, allant jusqu’à présenter le concept de PdC à l’Assemblée générale des Nations unies en 1996. Même si la conception juridique de la protection des civils avait déjà été inscrite dans les Conventions de Genève depuis 1949, le Canada a plaidé en faveur d’une approche globale qui comprenne non seulement le respect des droits de l’homme et du droit international humanitaire mais aussi l’appui aux opérations de paix, le contrôle de la prolifération des armes légères et le fait que les criminels de guerre et les acteurs non-étatiques doivent répondre de leurs actes. Enfin, le Canada a été déterminant en 1999 en présentant au Conseil de sécurité la première résolution sur la protection des civils dans les conflits armés2.

 

La protection des civils au sein des Nations unies

Le concept de PdC est devenu en grande partie associé aux Nations unies et a été institutionnalisé en 1999 avec l’adoption de deux résolutions (1265, 1296). Cette évolution a pu avoir lieu une fois pris en compte le fait que garantir la sécurité des civils faisait partie intégrante de la promotion de la paix et de la sécurité internationale. A cette époque, Kofi Annan – Secrétaire général des Nations Unies – a dans une formule devenue célèbre appelé de ses vœux une « culture de la protection » où les gouvernements, le secteur privé et les organisations internationales « feraient preuve de l’engagement nécessaire pour garantir une action rapide et décisive face à une crise » (Vogt et al., 2008). Le Conseil de sécurité n’a pas proposé de définition claire de la PdC parce que certains États membres étaient réticents à l’idée de se contraindre à des obligations spécifiques (Stensland et Sending, 2008). Malgré cela, un consensus existait sur cinq éléments essentiels : la sécurité des civils, le respect du DIH, la promotion de l’accès humanitaire, la lutte contre l’impunité et le contrôle de la prolifération des armes légères (Carvalho et Lie, 2011).

Ces dernières années, les opérations de maintien de la paix ont de plus en plus été mandatées pour protéger les civils. Selon Carvalho et Lie, OCHA représente le volet humanitaire de la protection alors que le maintien de la paix incarne la dimension militaire, mais pour ces deux auteurs, cette distinction est devenue floue avec l’émergence des missions intégrées. L’engagement des Casques bleus dans la protection des civils constitue une évolution positive mais pose également des problèmes aux acteurs humanitaires en créant une ambiguïté quant aux rôles des Casques bleus et des humanitaires en matière de protection.

 

Des années 90 à aujourd’hui : une nouvelle phase de la protection humanitaire

Parallèlement aux débats sur la PdC aux Nations unies, les organisations humanitaires ont également parlé de protection depuis la fin des années 90 jusqu’à aujourd’hui. De manière à favoriser la cohérence et à développer des standards communs parmi le nombre croissant d’organisations impliquées dans la protection, les acteurs des droits de l’Homme et les acteurs humanitaires ont décidé d’unir leurs efforts sous la direction du CICR. Cela a abouti à l’adoption d’une définition commune de la protection3, d’un cadre de protection4 (communément appelé l’œuf de la protection), et de cinq modes d’action reconnus : la persuasion, le renforcement des capacités, la mobilisation, la substitution et la dénonciation.

Les facteurs qui expliquent l’intérêt renouvelé pour la protection humanitaire

Les années 1990 ont marqué un tournant dans l’évolution du concept de protection humanitaire. Jusque-là, les débats se focalisaient sur la protection garantie par le droit international humanitaire et le droit des réfugiés. Les raisons pour lesquelles les organisations humanitaires se sont impliquées dans des activités de protection n’ont pas été analysées de façon adéquate. L’explication courante veut qu’une série de guerres civiles meurtrières, et l’incapacité de la communauté internationale à protéger les victimes, ont incité les acteurs humanitaires à s’emparer de la question de la protection des civils. Même si elle est vraie en partie, cette explication ne prend pas en compte tous les facteurs pertinents. O’Callaghan et Pantuliano (2007) fournissent une explication plus détaillée et soulignent les facteurs suivants : l’augmentation des blessés parmi les civils, les avancées du cadre juridique, une nouvelle économie de guerre et un déplacement de l’action humanitaire vers une approche basée sur les droits. En plus des raisons mentionnées par O’Callaghan et Pantuliano, la documentation disponible souligne trois raisons supplémentaires pour cet intérêt croissant des acteurs humanitaires vis-à-vis des programmes de protection.

La première de ces raisons est un changement dans la conception de la souveraineté. L’action humanitaire s’est développée dans le respect de la souveraineté des États. En fait, les principes de neutralité et d’impartialité étaient initialement liés aux principes de non-interférence. Les acteurs humanitaires se préoccupaient de sauver des vies et s’abstenaient de se mêler de politique. L’une des raisons était que beaucoup des grandes organisations tiraient leur mandat des États qui avaient un intérêt évident à limiter le rôle de l’action humanitaire, en particulier dans leurs affaires internes (Barnett, 2001). Cela était particulièrement vrai pour les deux principaux acteurs de la protection à cette époque : le CICR et le HCR. Mais l’idée de souveraineté a changé à la fin de la guerre froide. Les États pouvaient désormais revendiquer leur souveraineté seulement s’ils s’acquittaient de leur responsabilité de protéger leurs citoyens. De nombreuses organisations ont été balayées par cette vague et sont progressivement passées d’une approche basée sur les besoins à une approche basée sur les droits, commençant à s’engager sur des questions politiques en lien avec les crises. Le génocide rwandais les a finalement forcées à réagir. Les acteurs humanitaires ont eu le sentiment qu’ils devaient faire plus que seulement fournir « un lit pour la nuit ». Beaucoup ont affirmé qu’il n’était pas possible d’être neutre et impartial face au génocide. De plus, l’action humanitaire traditionnelle était perçue comme un facteur contribuant aux économies de guerre et prolongeant les conflits (Curtis, 2001). De nombreuses organisations sont passées à une approche basée sur les droits, à l’exception du CICR et de quelques autres qui en sont restées immuablement à une action humanitaire basée sur les besoins.

La seconde raison qui explique l’intérêt accru pour la protection a été la série de guerres civiles enregistrées durant les années 90, événements qui ont attiré l’attention sur la détresse des populations déplacées au sein de leur propre pays. Même si le phénomène des déplacements internes n’était pas nouveau, il n’a commencé à faire l’objet d’attention qu’une fois la guerre froide terminée. Le conflit idéologique de la guerre froide a fourni aux États des raisons pour venir en aide aux réfugiés mais avec la fin de cet affrontement, les États ont commencé à être favorables à leur rapatriement (Barnett, 2001). De la même manière, d’autres acteurs humanitaires ont déplacé leurs interventions depuis la périphérie des conflits jusqu’au cœur des crises (Terry, 2002: 13). Comme l’attention s’est focalisée sur les personnes déplacées internes prises dans une guerre civile, les lacunes de leur protection juridique ont été révélées. En théorie, les personnes déplacées internes avaient droit à une protection accordée par les droits de l’homme et le droit international humanitaire. Pourtant, dans des situations de violence qui n’ont pas été jusqu’au conflit armé, et où les États n’ont pas assumé leurs responsabilités, les vides juridiques étaient frappants comme, par exemple, le droit à la restitution de biens perdus durant le déplacement. De ce fait, des principes directeurs ont été développés en matière de déplacement interne même s’ils n’étaient pas contraignants pour les États. Des voix importantes de l’époque, comme Cohen et Deng, ont invité les acteurs humanitaires à relever les défis de protection relatifs aux personnes déplacées internes, avançant qu’agir d’une autre manière irait à l’encontre de leurs programmes d’assistance. Cette plus grande focalisation sur le déplacement interne au niveau des politiques internationales a eu pour résultat que les acteurs humanitaires ont de plus en plus conçu des programmes visant à traiter les besoins spécifiques des personnes déplacées internes.

Enfin, la troisième raison fut le rôle de la pensée libérale dans la redéfinition du développement. Un intérêt croissant sur les droits des individus, basé sur le concept de « sécurité humaine », a généré une plus forte attention sur le sort des civils affectés par une guerre civile. Certains ont affirmé que le concept de sécurité humaine reflétait la convergence entre les politiques de développement et de sécurité (Duffield, 2008: 36). Le postulat sous-jacent était que le sous-développement, en tant que menace sécuritaire mondiale, pouvait compromettre la paix. Au début des années 90, les conflits qui ont fait rage dans différentes régions étaient perçus comme des facteurs aggravant les conséquences du sous-développement. De ce fait, les mesures de prévention des conflits et les initiatives de maintien de la paix ont pris de l’importance. Dans l’« Agenda pour la paix », Boutros-Boutros Ghali a insisté sur le fait qu’une large gamme d’acteurs a dû travailler ensemble pour éliminer les causes profondes des conflits (Barnett, 2011: 168). Duffield a évoqué ce phénomène, où un réseau d’États et d’acteurs non-étatiques travaillent à sécuriser la paix, comme une gouvernance libérale mondiale. Cependant, le succès de telles initiatives descendantes a été questionné. À ce titre, le travail ethnographique de James Ferguson sur les pratiques du développement au Lesotho démontre comment les idées et les lignes directrices qui formatent les interventions libérales du développement interagissent avec des structures sociales et culturelles complexes, souvent pour aboutir à des résultats involontaires et contreproductifs. Barnett convient qu’il existe un lien entre l’agenda international qui souhaite faire avancer une paix libérale et la motivation de protéger les civils. Il suggère cependant que cela aurait simplement pu être obtenu si des organisations de développement avaient puisé dans des ressources complémentaires fournies par des États libéraux dans le but de combattre l’insécurité.

Par ailleurs, Barnett précise que toutes les organisations ne privilégient pas les ressources par rapport à l’identité. Selon lui, certaines organisations sont plus dépendantes que d’autres des ressources des États et, par conséquent, sont plus à même de rallier l’agenda libéral de construction de la paix (2009). A l’inverse, Sreeram Chaulia (2011: 24) suggère que la façon de penser et d’agir des acteurs humanitaires est déterminée à la fois par des idées et par le pouvoir des bailleurs. La plupart des organisations du Nord sont façonnées par des valeurs libérales qui mettent l’accent sur les droits individuels et la liberté économique, mais des considérations pratiques liées aux financements et à l’accès font qu’elles sont également influencées par les priorités des bailleurs.

 

2000 : un tournant critique de la protection humanitaire

L’émergence de la doctrine dite Responsabilité de protéger (R2P) a entaché la pureté morale de la protection des personnes en politisant le concept de protection. L’appropriation du terme « humanitaire » pour décrire les interventions militaires visant à protéger des populations a créé une confusion autour des rôles des différents acteurs (Biquet, 2002). La R2P a été conçue au lendemain du génocide rwandais lorsque la communauté internationale a été montrée du doigt pour son indifférence face à une souffrance de masse. Cette doctrine signifiait l’acceptation par les États de leurs obligations pour prévenir des atrocités de masse. De plus, elle renouvelait le concept de souveraineté en s’attachant à la responsabilité des États en matière de protection de leurs citoyens (Deng, 2005). Dans les situations où un État n’a pas assuré de protection, la communauté internationale a accepté d’intervenir pour protéger la population d’un génocide, de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité et de nettoyage ethnique. Même s’il s’agit d’évolutions probablement positives, elles soulèvent des questions complexes. Les événements survenus en Lybie – où l’OTAN est intervenue pour a priori protéger les populations mais a fini par être accusée de vouloir faire tomber le régime en place – ont montré à quel point les choses sont devenues compliquées pour les acteurs humanitaires. Quelle devrait être leur position lors de ce genre d’interventions : les condamner signifierait qu’elles dénient l’existence des atrocités perpétrées ; garder le silence impliquerait une approbation tacite. Bien évidemment, les acteurs humanitaires se sont inquiétés des problèmes que les interventions militaires posaient par rapport à leur action neutre et impartiale, et les conséquences que cela pourrait avoir en matière d’accès.

Dans ce contexte, l’activisme lié à la protection des années 90 a cédé la place à une acceptation résignée du rôle limité que les acteurs humanitaires peuvent jouer pour protéger des civils. L’adoption du vocabulaire de la protection par divers acteurs, couplée aux difficultés pratiques d’assurer la sécurité des civils au Soudan et au Sri Lanka, a contribué à ce changement. Un nombre croissant de personnes rejette l’idée que les acteurs humanitaires peuvent jouer un rôle de protection quel qu’il soit. Marc DuBois, par exemple, affirme que les acteurs humanitaires ne peuvent pas protéger les civils durant des crises violentes. Il considère en effet que lorsque les personnes ont le plus besoin de protection, les restrictions sécuritaires forcent les humanitaires à partir. Ces propos s’appuient sur des événements au Sri Lanka où les Nations unies ont quitté la ville de Kilinochchi, à la demande du gouvernement, au moment même où les combats entraient dans une phase particulièrement violente.

 

Protéger ou ne pas protéger : les dilemmes de la protection

La motivation qui pousse à protéger les civils des atrocités de masse a débouché sur le développement de plusieurs concepts qui se préoccupaient tous de la sécurité des civils : PdC, R2P et sécurité humaine. Ceux-ci ont été développés dans le contexte des guerres sanglantes des années 1990 et en plein cœur de la sévère critique qui s’est abattue sur la communauté internationale pour son incapacité à prendre des mesures décisives permettant d’arrêter les atrocités. L’effondrement des réseaux de favoritisme de la guerre froide a impliqué que les groupes de belligérants s’en sont pris de plus en plus aux civils pour trouver des ressources (Terry, 2002). Dans ce contexte, la distribution d’une assistance purement matérielle a commencé à être vue, dans le meilleur des cas, comme insuffisante, et dans le pire, comme un facteur contribuant à la violence. La tendance des gouvernements occidentaux à utiliser l’aide humanitaire comme un substitut à l’action politique a ajouté à cette tendance. A ce propos, Fiona Terry a fait remarquer de façon ironique que « l’action humanitaire de la période post-guerre froide est passée d’un outil permettant de poursuivre des objectifs de politique extérieure à un outil permettant d’éviter de s’engager dans de la politique extérieure ». Face à cette situation, plusieurs organisations – dont Médecins Sans Frontières – ont demandé aux Nations unies et aux gouvernements occidentaux d’arrêter les violations à l’encontre des civils, y compris au moyen d’interventions militaires, plus particulièrement en Somalie, en Bosnie et au Rwanda.

La militarisation de la protection a toutefois eu ses propres écueils. Comme l’observe Vanessa Pupavac, les acteurs humanitaires doivent désormais, et ce de façon paradoxale, faire avec les conséquences de ces évolutions et résister à la tendance à la militarisation qu’opère la « guerre globale contre le terrorisme ». Cette analyste avance également qu’en demandant une action militaire, les acteurs humanitaires ont renforcé les inégalités internationales. Mettre à mal la souveraineté nationale va effectivement dans le sens des dynamiques des politiques et des économies internationales qui nuisent à l’égalité entre États-nations. Les discussions liées à la protection prennent rarement en compte le rôle central des États dans le fait de garantir la sécurité de leurs citoyens ainsi que le risque d’affaiblir les États par une intervention extérieure. En effet, la plupart des débats se concentrent sur le rôle des acteurs extérieurs pour ce qui est d’assurer la protection des civils dans le cadre d’un conflit armé. Tara MacCormack affirme que, même dans les situations où des États commettent des actes particulièrement violents à l’encontre de leurs propres citoyens, il existe entre l’État et ses citoyens une relation politique (2008). Les citoyens ont effectivement la possibilité de prendre le pouvoir ou de changer le système politique. Or, les « acteurs extérieurs » risquent de nuire à cette relation car ils n’entretiennent pas de tels liens avec les civils au nom de qui ils interviennent et, par conséquent, n’ont pas de comptes à leur rendre (MacCormack, 2008).

Confrontés à la complexité des négociations avec les États, plusieurs acteurs humanitaires ont tendance à se focaliser sur le travail de protection communautaire mais les crises de protection se caractérisent souvent par une fracture dans la relation entre l’État et ses citoyens. Par conséquent, les interventions doivent faire attention à ne pas rendre cette relation encore plus problématique. Les efforts récents visant à appuyer les stratégies d’autoprotection des communautés sont louables, mais si de telles stratégies dressent les communautés contre l’État, alors elles risquent de créer des problèmes supplémentaires. Il convient ainsi de prendre en compte l’argument de Paul D. William selon lequel : « dans certains pays où l’État est autoritaire, les communautés doivent devenir résilientes précisément pour se défendre des institutions de leur propre État ». Par conséquent, un certain niveau de précaution doit s’exercer ici. Les interventions humanitaires sont d’une durée limitée et en « armant » les citoyens contre leur propre gouvernement, ou en appuyant de telles stratégies, les acteurs humanitaires courent le risque d’aggraver encore les relations État-citoyen même si, à court terme, cela peut permettre d’obtenir un certain degré de protection.

Enfin, une critique de la protection humanitaire est également venue des approches genre et post-coloniales qui soulignent l’absence d’une agence des Nations unies pour les personnes à protéger. Du point de vue « genre », Iris Marion Young souligne le rôle masculin de la protection : « Le rôle du protecteur masculin place ceux qui sont protégés, très généralement les femmes et les enfants, dans une position inférieure de dépendance et d’obéissance ». Elle avance ainsi que l’on peut retrouver une relation similaire dans le discours actuel sur la protection, lorsque les États jouent sur les peurs et les menaces pour assumer un rôle protectionniste vis-à-vis de leurs citoyens. Dans la littérature coloniale, la protection a été vue comme un moyen d’humaniser la colonisation : son origine remonte au 16e siècle puisque la protection figure par exemple dans le discours de Bartolomé De Las Casas, dont les recommandations ont servi à ce que les colonisateurs espagnols mettent en place des protecteurs pour les Indiens d’Amérique du Sud. Au début du 19e siècle, les britanniques ont repris l’idée et nommé des protecteurs pour leurs esclaves vivant aux Caraïbes (Lester et Dussart, 2008). Toutefois, le rôle du protecteur était limité étant donné que les mauvais traitements étaient institutionnalisés sous la forme même de l’esclavage. En outre, le protecteur était censé faire connaître aux esclaves les manières d’être et de faire des colonisateurs. L’idée du protecteur a ensuite évolué dans le contexte d’immigration de masse des colons britanniques en Australie et en Nouvelle-Zélande. Il a été formalisé sous l’administration coloniale au sein de laquelle un bureau pour la protection des Aborigènes a été mis en place. A mesure que l’opposition grandissait face à la violente confiscation des terres par les colons, l’administration coloniale a été forcée d’installer des Protectorats pour les Aborigènes de manière à « humaniser la colonisation et à la contrôler depuis le début » (Lester et Dussart, 2014:23).

Les racines de la protection humanitaire vont cependant bien au-delà du colonialisme. L’idée de protéger des civils par une conduite exemplaire en temps de guerre trouve son expression dans plusieurs cultures. La philosophie religieuse a joué un rôle important dans le développement de ces conceptions. Dans l’hindouisme par exemple, un texte ancien intitulé Manusmriti expose des règles spécifiques qui interdisent l’attaque de personnes et d’objets non-militaires (Sinha, 2005). De même, l’Église a joué en France un rôle crucial dans le plaidoyer pour une immunité des civils lorsque, en 957 apr. J.-C., l’évêque Guy du Puy, lassé par des attaques indiscriminées à l’encontre des civils, a négocié avec les chevaliers locaux pour arrêter les attaques sur des civils sans armes (Slim, 2003). Cette distinction conceptuelle entre combattants et non-combattants a également été formulée par le droit islamique d’après l’universitaire Muhamad Munir. Enfin, au Japon, durant la période Edo (1603-1867), le code de conduite Bushido, dérivé des pensées confucéenne, Shinto et bouddhiste, demandait à ce que les guerriers soient les gardiens de la paix et de la stabilité (Yeophantong, 2014).

 

Conclusion

Cet article souligne de quelle manière les débats sur la protection ont été structurés par la tension qui existe entre un rôle très large et un rôle plus limité, c’est-à-dire entre le besoin d’en faire plus et les contraintes pratiques. En raison des impacts incessants des guerres sur les civils, une gamme d’acteurs de plus en plus diversifiée s’est proposée pour les protéger. Pourtant, des intérêts et des réalités politiques ont apporté leur lot de complications. Dans un environnement où les protecteurs présentant des intentions variées prolifèrent, les acteurs humanitaires doivent lutter pour assurer de la sécurité tout en préservant avec zèle leur neutralité et leur indépendance. Au milieu de tous ces débats, les personnes protégées sont cantonnées au second plan d’où elles observent les vains efforts de leurs protecteurs.

 

Arjun Claire est diplômé du Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire de Genève (CERAH).

Cet article est issu d’un travail de recherche effectué dans le cadre d’un Master en Action Humanitaire effectué au CERAH, dont la version intégrale est disponible en ligne en anglais :
http://www.cerahgeneve.ch/files/9014/5086/3388/Arjun_Claire._MAS_Dissertation_2014-15._Humanitarian_Protection._.pdf

  1. Toutes les organisations humanitaires n’ont pas adopté une approche de l’action humanitaire basée sur les droits. Dans les faits, certaines comme Médecins Sans Frontières « sont attirées par une action humanitaire ‘pure’ », étant bien déterminées à maintenir la politique en dehors de l’action humanitaire (Barnett, 2009).
  2. Pour Stensland et Sending (2008), l’activisme du gouvernement canadien en matière de PdC avait pour objectif de renforcer son capital moral à une époque où le pays cherchait à obtenir un siège au Conseil de sécurité. L’analyse de telles motivations cachées est toutefois en dehors du périmètre de cette étude.
  3. All activities aimed at ensuring full respect for the rights of the individual in accordance with the letter and the spirit of the relevant bodies of law, i.e human rights law, international humanitarian law, and refugee law”. Cette définition a été adoptée ultérieurement par l’IASC.
  4. Le cadre de protection consiste en trois types activités : l’action de renforcement de l’environnement, l’action en réponse et l’action curative.

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