Auteur

Céline Billat

Le financement de l’action humanitaire par les pays du Golfe : un engagement pérenne

Introduction

L’aide humanitaire est principalement financée par les gouvernements et les institutions des pays membres du Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economiques) qui comprend actuellement l’Union européenne et 28 pays, en majorité occidentaux. Ces bailleurs ont financé 94 % de l’aide humanitaire durant la dernière décennie et 90 % (16,8 millions $) en 20141.

Toutefois, parmi les gouvernements contributeurs, les bailleurs non-occidentaux prennent une part de plus en plus importante. Il s’agit essentiellement de deux groupes de pays : les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et les pays du Golfe, entendus comme les six pays membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), à savoir l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), le Qatar, le Koweït, Oman et Bahreïn.

Jusqu’à présent, les pays du Golfe dominent les flux financiers d’aide humanitaire rapportés par les bailleurs non-occidentaux. L’Arabie Saoudite a été le premier bailleur non-occidental entre 2000 et 2010, sauf en 2004 et 2009 où ce furent les Émirats arabes unis (EAU). Durant cette décennie, les EAU ont été les troisièmes plus importants bailleurs non-occidentaux, le Koweït le quatrième et le Qatar le huitième. Ainsi, l’Arabie Saoudite, les EAU, le Koweït et le Qatar sont les quatre membres du CCG classés parmi les dix bailleurs non-occidentaux finançant de façon significative l’action humanitaire2. Il est donc intéressant de considérer ces quatre pays en tant que groupe, membres du CCG, partageant des attributs géographiques, politiques, économiques, culturels et religieux qui donnent à leurs modes d’intervention et de financement de l’aide humanitaire des caractéristiques communes. Il s’agit notamment de leurs régimes monarchiques conservateurs, de leur identité arabe et sunnite, et de leur développement économique basé sur l’exploitation de leurs ressources naturelles (pétrole et gaz).

Pour autant, les pays du Golfe ne sont pas per se des bailleurs émergents puisqu’ils ont été des donateurs actifs depuis la découverte du pétrole et la fondation de leurs États dans les années 1960-70, une fois acquise leur indépendance vis-à-vis de l’Empire britannique. Un rapport de la Banque Mondiale3montre ainsi qu’entre 1973 et 2008, le Koweït, l’Arabie Saoudite et les EAU ont contribué en aide extérieure à hauteur de 1,5 % de leur Produit Intérieur Brut (PIB).

La première estimation de la contribution financière humanitaire4 stricto sensu (distincte de l’aide au développement) des pays du CCG depuis les années 1970 est de 120 milliards $5. En dehors de cette estimation, aucune autre donnée désagrégée n’existe concernant l’aide humanitaire jusqu’à l’année 2000, date de mise en place de la base de donnée FTS (Financial Tracking Service) par le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA).

Les contributions rapportées pour l’Arabie Saoudite, les EAU, le Qatar et le Koweït ont augmenté de 1 % du total des contributions humanitaires globales en 2000 pour atteindre 7 % en 2014. Sur ces quinze années, les pays du Golfe ont contribué à hauteur de 6,6 milliards $, l’Arabie Saoudite étant le premier contributeur de ces quatre pays avec 55 % de ce montant (3,6 milliards $), suivi des EAU avec 24 % (1,5 milliard $), du Koweït avec 14 % (922 millions $) et enfin du Qatar avec 7 % (458 millions $) (source : FTS).

Cette contribution significative des pays du Golfe à l’action humanitaire apparaît soutenable dans une perspective à moyen et long terme pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que les motivations du financement de l’aide humanitaire, à la fois profondément ancrées dans la religion et fortement dépendantes d’intérêts stratégiques liés à des considérations de politique extérieure, sont d’ordre pérenne. Ensuite, parce que leur volonté de s’engager dans l’aide humanitaire sur le long terme se manifeste par la mise en œuvre de deux stratégies parallèles : d’un côté, l’intégration du système humanitaire traditionnel (entendu comme le système occidental coordonné par les Nations Unies) à travers la pénétration de ses institutions, le partenariat avec les acteurs occidentaux et l’accroissement du financement des Nations Unies ; de l’autre, la création de leur propre système institutionnel et opérationnel au niveau national et régional.

 

Des motivations profondes au financement de l’aide humanitaire

La religion comme motif de financement de l’action humanitaire

Les actions humanitaires sont un élément essentiel de la pratique religieuse musulmane et sont enracinées dans la législation islamique. C’est une façon de valider sa foi, d’effacer ses pêchés, de gagner le droit d’aller au Paradis et de se protéger contre le malheur. Le financement des actions humanitaires par le croyant se fait par le bais de plusieurs types de donations imposées ou volontaires :

  • La Zakat est le troisième pilier de l’Islam, aussi important que la profession de foi, la prière, le jeûne pendant le Ramadan et le pèlerinage à la Mecque. Chaque musulman se doit de redistribuer 2,5 % de sa richesse aux pauvres car ce devoir spirituel permet de promouvoir une société plus juste. Dans les pays du Golfe, la Zakat est collectée par des agences étatiques qui rassemblent chaque année des sommes très importantes dont 20 à 60 % sont utilisées pour des actions humanitaires6, notamment pour donner à manger aux pauvres et venir en aide aux orphelins.
  • La Sadaqa est une aumône volontaire qui permet de lever des fonds encore plus importants que ceux de la Zakat, notamment encouragée lors des « téléthons » télévisés, très populaires dans les pays du Golfe, qui sont organisés à l’occasion des crises humanitaires. La Sadaqa est souvent utilisée pour la construction de mosquées.
  • L’Islam a également établi un système appelé Kaffara qui permet, lorsqu’une personne ne peut pas jeûner durant le Ramadan, de compenser la rupture du jeûne en nourrissant des personnes dans le besoin ou en finançant leur repas.
  • Le Waqf est aussi une source de revenus religieux : il consiste à faire un legs à perpétuité à une œuvre d’utilité publique, religieuse ou charitable. Le bien donné en usufruit devient alors inaliénable et va procurer des dividendes à long terme qui seront redistribuées, notamment pour la construction d’écoles ou d’hôpitaux.
  • Enfin, le gain usuraire Riba étant interdit par la religion, les intérêts générés par l’argent sont souvent redistribués à des projets humanitaires.

Dans les pays du Golfe, le concept de besoins humanitaires va au-delà de la définition occidentale (accès à la nourriture, à l’eau, aux soins, à un logement…) pour englober les besoins spirituels, c’est-à-dire tout ce dont a besoin un musulman afin de remplir ses obligations religieuses. C’est donc pour cette raison que les organisations humanitaires du Golfe financent également la construction de mosquées et d’écoles coraniques, pratiquent le Da’wa (le prosélytisme) par la distribution d’exemplaires du Coran et certaines activités saisonnières telles que les distributions de moutons pour les sacrifices pendant les fêtes religieuses.

La notion religieuse d’Umma, qui désigne la communauté des musulmans dans son ensemble, priorise la distribution de l’aide aux musulmans. Cependant, si les données confirment que les contributions des pays du Golfe bénéficient prioritairement aux pays musulmans (90 % des fonds étant affectés à quinze pays tous musulmans d’après le FTS), c’est également parce que ces pays ont été les plus affectés par les crises humanitaires. Pour la seule année 2013, 75 % des personnes vivant dans les dix premiers pays bénéficiaires d’aide humanitaire sont de confession musulmane7.

Les intérêts politiques et stratégiques

Sur un plan intérieur, les pays du Golfe ont recours à de nombreux travailleurs migrants (85 % de la population des EAU) et contribuent au financement de certaines crises humanitaires pour apaiser les tensions provoquées par ces populations vivant souvent dans des conditions misérables et issues de pays sujets aux catastrophes, tels que le Bangladesh, l’Inde, le Pakistan ou les Philippines. L’Asie du Sud est en conséquence, après le Moyen-Orient, la deuxième région bénéficiaire du financement humanitaire des pays du Golfe (12 %) (source : FTS). Dans cette optique, l’ONG qatarie Reach Out To Asia (ROTA) a été créée en 2005 afin de répondre aux besoins des pays d’origine des personnes expatriées vivant au Qatar, dont plus de 60 % sont d’origine asiatique.

D’un point de vue régional, l’aide extérieure des pays du Golfe est utilisée pour soutenir les mouvements sunnites (notamment en Irak, en Afghanistan et au Liban) afin de contenir la montée de l’Iran chiite, le compétiteur hégémonique, et d’assurer la stabilité des régimes monarchiques.

Cette orientation a été confirmée suite aux Printemps arabes où, soudés par une profonde peur de transformation régionale, les pays du Golfe ont continué d’affecter leur aide extérieure plus pour renforcer la stabilité des régimes monarchiques voisins que pour répondre aux besoins économiques et sociaux des pays en transition. Ainsi, la Tunisie n’a reçu que 504 millions $ de prêt et 229 millions $ de dons en nature tandis que la Jordanie et le Maroc ont reçu chacun 5 milliards $ pour des projets de développement8. De la même façon, après le soulèvement de février 2011, Bahreïn a reçu 10 milliards $ des pays du CCG afin d’améliorer le bien-être de sa population (seulement un million de personnes)9.

Sur le plan international, les pays du Golfe cherchent à accroître leur influence et leur reconnaissance. Pour mettre en œuvre cette stratégie et se construire une image de marque « humanitaire », l’organisation d’évènements humanitaires à portée internationale dans la péninsule arabique ainsi que le financement de crises humanitaires sont des outils de communication privilégiés.

Dans ce domaine, les EAU sont certainement le pays le plus actif. Depuis 2003, ils organisent notamment à Dubaï le DIHAD (Dubai International Humanitarian Aid & Development Conference & Exhibition), une conférence internationale, à large audience, sur l’aide humanitaire et le développement. Par ailleurs, un hub logistique humanitaire appelé « Cité internationale humanitaire de Dubaï » a été créé, exempt de toute taxe et regroupant neuf agences des Nations Unies ainsi qu’une cinquantaine d’ONG.

Dans le même temps, le financement des crises humanitaires a également accru la visibilité de ces pays sur la scène internationale. Leur stratégie a notamment consisté à effectuer des contributions peu nombreuses mais importantes en volume et pour lesquelles il est demandé au récipiendaire d’en faire publiquement l’annonce. De nombreuses contributions ponctuelles et généreuses ont ainsi été réalisées depuis les années 2000, notamment par l’Arabie Saoudite qui se revendique comme le « Royaume humanitaire ». En 2001, l’Arabie Saoudite a donc été le deuxième plus important bailleur mondial, notamment grâce à une contribution de 645 millions $ en faveur des Territoires Occupés Palestiniens. En 2008, ce même pays a versé une somme importante (339 millions $) au Programme Alimentaire Mondial et, en 2014, a apporté 500 millions $ à l’opération des Nations Unies en Irak.

Par ailleurs, les pays du Golfe ont compris qu’ils pourraient gagner une reconnaissance internationale en finançant aussi des pays non musulmans. Les contributions humanitaires sont donc utilisées comme un « soft power » pour améliorer les relations bilatérales et construire des liens diplomatiques hors de leur traditionnelle zone d’influence. C’est par exemple le cas avec la Chine qui, sans être un bénéficiaire traditionnel de l’aide extérieure des pays du Golfe, est un partenaire stratégique et a bénéficié de 80 millions $ d’aide lors du tremblement de terre de 2008. Un autre exemple est celui d’Haïti en 2010, crise pour laquelle l’Arabie Saoudite, alliée des États-Unis, a été le premier contributeur du Fonds d’Intervention d’Urgence (ERF) avec 50 millions $.

Dernièrement, dans le cadre de son intervention militaire au Yémen, l’Arabie Saoudite – qui est par ailleurs accusée de graves violations du Droit international humanitaire10 – s’est engagée à financer la totalité de l’appel humanitaire des Nations Unies à hauteur de 274 millions $. On peut donc se demander si cette contribution ne relève pas de la stratégie dite « 3D », utilisée par les États-Unis notamment en Afghanistan, qui consiste à combiner Diplomatie, Défense et Aide au Développement (incluant l’assistance humanitaire) afin de « gagner les cœurs et les esprits » d’une population victime de ses bombardements.

 

L’intégration du système humanitaire traditionnel par les pays du Golfe

Une plus grande coordination avec les acteurs occidentaux

En accord avec leur volonté de prendre part à la gouvernance globale et plutôt que d’essayer de changer la structure du système existant, les pays du Golfe tentent d’y accroître leur influence. Pour cela, ils coopèrent et se coordonnent de plus en plus avec les bailleurs occidentaux même si les questions de perception restent l’enjeu principal.

Le système international est en effet considéré par les pays du Golfe comme ayant un double discours vis-à-vis de la religion, les organisations musulmanes étant accusées de financer le terrorisme quand elles opèrent dans des pays musulmans alors que les organisations catholiques sont exemptes de telles accusations et peuvent intervenir là où elles le souhaitent.

Par ailleurs, les Nations Unies sont vues comme étant peu efficaces, opérant avec des coûts administratifs très élevés alors que la finance islamique interdit que les frais administratifs dépassent 18 %. Enfin, les règles et les normes des Nations Unies sont perçues comme occidentales, sans représentation suffisante des pays arabes. Par conséquent, selon ces derniers, la responsabilité du financement de cette institution devrait revenir aux pays occidentaux.

Toutefois, un changement s’est opéré depuis 2009, tout d’abord dans la sphère de l’aide au développement où le dialogue a été engagé entre le CAD et les pays arabes afin d’améliorer la coopération. Dans le domaine de l’humanitaire, c’est lors d’une conférence organisée par OCHA à Koweït City en 2012 que le débat s’est ouvert avec franchise sur des décennies de méfiance et où le besoin de mieux communiquer et de se coordonner a été reconnu. A cette fin, un portail Internet bilingue arabe-anglais (« Arab Humanitarian portal ») a même été créé pour informer des initiatives prises par les Nations Unies et par les pays du Golfe. Enfin, avec la crise syrienne, des réunions de coordination opérationnelle ont eu lieu pour la première fois entre des organisations internationales et des organisations du Moyen-Orient.*

A ce jour, les EAU sont les plus engagés dans les organes de coordination : ils sont ainsi membres du groupe de soutien des donateurs d’OCHA depuis 2006, et de celui du HCR depuis 2009. Depuis le 1er juillet 2014, ce pays a le statut de « membre participant » du CAD et, à ce titre, assiste aux réunions de coordination sans toutefois pouvoir prendre part aux décisions formelles.
Enfin, les EAU sont – tout comme le Qatar – membres du Comité Consultatif du CERF (Central Emergency Response Fund) pour l’exercice 2015-2016.

Un accroissement des partenariats opérationnels avec des acteurs occidentaux

De nombreuses organisations occidentales ont implanté des bureaux dans les pays du Golfe afin d’accroître leur portefeuille de donateurs. Cette approche, purement axée sur la recherche de fonds, n’a toutefois été que peu fructueuse, seules quelques rares organisations ayant obtenu des financements. Jusqu’à présent, seuls le Qatar et les EAU semblent avoir financé des ONG occidentales mais la coopération est plus probante en termes de partenariats opérationnels. En effet, le Qatar et les EAU ont tous les deux établi des relations étroites avec des acteurs occidentaux sous la forme de partenariats techniques et opérationnels. Le Humanitarian Forum est un autre exemple de cette volonté commune de promouvoir des partenariats et de faciliter la coopération entre acteurs de l’ouest et monde musulman. Créé en 2004 en Grande-Bretagne, il s’agit d’un réseau international qui regroupe des agences qataries et koweïtiennes, le mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, des ONG internationales, des bailleurs musulmans et leurs homologues occidentaux.

Une augmentation du financement des Nations Unies

Hormis en 2001 et en 2008 lorsque l’Arabie Saoudite a effectué des donations remarquablement élevées, les contributions humanitaires des pays du Golfe ont augmenté de façon régulière de 2000 à 2011. Cependant depuis 2012, leurs financements se sont accrus de façon importante pour atteindre un pic en 2014 avec 1,6 milliard $ représentant ainsi 8,4 % des contributions gouvernementales globales.

Les Nations Unies ont bénéficié en premier lieu de cet accroissement directement lié à la crise syrienne. Sur un total de 1,8 milliard $ déboursé par les pays du Golfe pour la Syrie11 de 2012 à 2014 – le Koweït étant le premier contributeur avec 633 millions $ –, 41 % l’a été via les Nations Unies (source : FTS). Ceci est principalement dû au fait que le canal bilatéral n’est pas une option étant donné l’opposition des pays du Golfe envers le gouvernement syrien.

Il faut cependant noter qu’entre 2000 et 2014, à l’exception des contributions annuelles en faveur de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), les contributions aux agences des Nations Unies ont été très irrégulières même si elles sont le récipiendaire principal des fonds humanitaires des pays du Golfe (39 %) devant l’aide bilatérale aux gouvernements affectés par les crises (26 %). Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) est la première agence bénéficiaire des fonds de ces pays avec 14 %, suivi par le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) avec 7 % (source : FTS).

Les contributions élevées aux appels de fonds des Nations Unies en 2015 pour l’Irak, le Yémen et la Syrie confirment cette tendance. Toutefois, la baisse du prix du pétrole initiée fin 2014 pourrait avoir des conséquences sur le niveau de contribution de ces pays sur le moyen terme. En effet, certains chercheurs[note]Momani, Bessma, et Crystal A Ennis. « Between caution and controversy: lessons from the Gulf Arab states as (re-emerging donors ». Cambridge Review of International Affairs 25, no 4 (December 2012): 605 27. Young, Karen E. « The Limits of Gulf Arab Aid: Energy Markets and Foreign Policy ». European Centre for Energy and Resource Security 1, Summer 2015 (2015): 43 53.[/note] ont établi que si les intérêts stratégiques et politiques des pays du Golfe sont prédominants dans leurs décisions de déclenchement de l’aide extérieure, la baisse du prix du pétrole pourrait néanmoins avoir un impact sur leur niveau de contribution.

 

La construction par les pays du Golfe de leurs propres institutions humanitaires

Création de mécanismes régionaux de coordination institutionnelle et de coopération opérationnelle affirmant leur identité

L’Organisation de Coopération Islamique a créé en 2008 un département des affaires humanitaires qui s’implique dans l’élaboration des politiques et la facilitation du dialogue entre les ONG des cinquante-sept pays membres. Sa contribution significative dans la réponse à la famine en Somalie en 2011-12 a été reconnue dans un rapport du Humanitarian Policy Group. En 2011, ce département a signé un protocole d’entente (Memorandum of Understanding, MOU) avec OCHA.

La Ligue Arabe, quant à elle, a signé un MOU avec la Fédération Internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR). En 2014, elle a en outre décidé de mettre en place un Mécanisme Arabe de Coordination de l’aide humanitaire au sein de son secrétariat.

De son côté, le Conseil de Coopération du Golfe, s’il n’a pas encore créé de système de coopération institutionnel, a mis en place un comité de coordination des sociétés du Croissant-Rouge. Il planifie également l’ouverture au Koweït d’un centre de gestion des crises pour coordonner l’action de ses pays lors des catastrophes.

La Conférence des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge est pour sa part une organisation indépendante de la FICR qui rassemble annuellement toutes les sociétés de la région et entend promouvoir des positions communes telles que le support au peuple palestinien.

Enfin, le ministère des Affaires étrangères du Qatar est à l’initiative d’un projet « Hope For » qui vise à renforcer la coopération civile et militaire en réponse aux catastrophes naturelles. Pour cela, il projette de créer des centres d’excellence à travers le monde qui échangeraient sur les leçons apprises et les bonnes pratiques.

Création d’institutions nationales avec le double objectif de rationaliser la politique humanitaire et d’en conserver le contrôle

Après les attaques du 11 septembre 2001 et leur mise en accusation dans le financement du terrorisme, les pays du Golfe ont mis en place des mesures contre-terroristes qui ont accru le contrôle des gouvernements sur les flux financiers, notamment sur les fonds privés. Ainsi, depuis 2003, les ONG saoudiennes (mis à part le Croissant-Rouge Saoudien) n’ont plus le droit d’envoyer de fonds à l’étranger et, depuis 2012, elles ne sont plus autorisées à collecter des fonds publics, ni par le biais des donations électroniques ni à la sortie des mosquées ou autres lieux publics. Au Qatar, les partenaires nationaux ou internationaux choisis par les ONG doivent être validés par le ministère des Affaires sociales mais aussi recevoir un permis et une accréditation avant de pouvoir être financées.

Toutefois, ces nouvelles mesures n’empêchent pas les accusations de perdurer et certaines organisations du Golfe d’être accusées de financer des groupes djihadistes12. On reproche notamment aux organisations pointées du doigt d’apporter un support matériel et financier à des organisations djihadistes, leur permettant ainsi de fournir des services sociaux et de l’aide humanitaire à la population locale afin d’accroître leur popularité et de gagner leur soutien.

Les contributions humanitaires gouvernementales, quant à elles, sont gérées en lien étroit avec les familles royales gouvernantes. La décision de financement, souvent initiée par les alertes des ambassadeurs dans les pays en crise, est donc généralement très rapide. Pourtant, toutes les promesses d’engagement ne se concrétisent pas toujours en décaissements concrets : entre 2000 et 2014, 1,3 milliard $ promis n’ont pas été versés (source : FTS) par ces quatre pays, ce qui pose la question de la fiabilité et de la prévisibilité de leurs financements.

Jusqu’à très récemment, du fait de l’absence de structure centralisée et dédiée, l’aide humanitaire publique était gérée à la fois par les agences nationales en charge de l’aide au développement et de façon non coordonnée par divers ministères. Par ailleurs, les familles régnantes ont créé de nombreuses fondations à but social et humanitaire qui jouent un rôle central dans la politique économique et sociale de ces États. Aussi, les membres de la famille royale contribuant à la fois à titre privé par le biais de leurs fondations et au titre de l’État de par leur fonction ministérielle, cela rend parfois difficile la distinction entre fonds publics et privés.

Enfin, alors qu’au Koweït et au Qatar les contributions humanitaires étatiques sont gérées via le Fonds Koweïtien pour le Développement Économique Arabe (KFAED) pour le premier et via le Département du Développement International du ministère des Affaires étrangères pour le second, les EAU et l’Arabie Saoudite ont récemment réalisé des avancées institutionnelles significatives. Ainsi, en 2014 et 2015, l’Arabie Saoudite et les EAU ont tous les deux créé des institutions nationales spécialement dédiées aux affaires humanitaires. Aux EAU, en mai 2014, le Comité de Coordination de l’Aide Humanitaire a vu le jour au sein du ministère de la Coopération Internationale et du Développement (MICAD). Quant à l’Arabie Saoudite, à l’initiative de son nouveau roi, le King Salman Center (KSC) for Relief and Humanitarian Work a été fondé en mai 2015 avec pour objectif de coordonner les activités humanitaires gouvernementales et celles des ONG saoudiennes à l’étranger. Ces récentes initiatives servent à la fois l’objectif de rationaliser une aide humanitaire autrefois gérée de façon désorganisée et de se donner les moyens d’en conserver le contrôle grâce à des organes spécialisés qui tendent à se professionnaliser.

 

Conclusion

Il ressort donc de cette étude que l’engagement des pays du Golfe dans le financement de l’aide humanitaire est pérenne et que ceux-ci tendent à prendre une part croissante à la fois en tant que bailleurs, mais aussi en tant qu’acteurs grâce à leurs nouveaux organes institutionnels et opérationnels. Au-delà d’un engagement qui peut sembler circonstanciel en raison des crises actuelles au Moyen-Orient, les motifs de financement et l’organisation structurelle qui est en train de se mettre en place montrent que la contribution de ces pays a vocation à faire évoluer l’architecture traditionnelle de l’aide. Par conséquent, afin de développer le caractère universel de l’humanitaire, il s’avère nécessaire et urgent de comprendre ces acteurs et d’apprendre à travailler de concert pour assurer la plus grande efficacité possible de l’aide.

 

Céline Billat a travaillé pour les opérations du HCR au Sénégal, au Tchad, en République Démocratique du Congo et au Yémen. Cet article est issu d’un travail de recherche effectué dans le cadre d’un Master en Action Humanitaire effectué au CERAH à Genève, dont la version intégrale est disponible en ligne en anglais : http://www.cerahgeneve.ch/files/1714/5268/0956/BILLAT_Celine_-_MAS_Dissertation_CERAH_2015_-_20.11.2015.pdf

  1. Global Humanitarian Assistance Report 2015. Development Initiative.
  2. Oman et Bahreïn sont également membres du CCG mais n’ont pas encore émergé sur la scène humanitaire en tant que bailleurs importants et ne seront donc pas abordés dans le présent article.
  3. Tabor et al., « Arab Development Assistance : Four Decades of Cooperation ».The World Bank (2010)
  4. Aide extérieure spécifiquement dédiée au financement de l’aide humanitaire.
  5. IRIN. 2012. « Analysis: A faith-based aid revolution in the Muslim world? » http://www.irinnews.org/report/95564/analysis-a-faith-based-aid-revolution-in-the-muslim-world
  6. Stirk, Chloe. 2015. 3. « An Act of Faith: Humanitarian Financing and Zakat ». Global Humanitarian Assistance, Development Initiatives.
  7. Stirk, Chloe. 2015. 3. « An Act of Faith: Humanitarian Financing and Zakat ». Global Humanitarian Assistance, Development Initiatives.
  8. Isaac, Sally Khalifa. 2014. « Explaining the Patterns of the Gulf Monarchies’ Assistance after the Arab Uprisings ». Mediterranean Politics 19 (3): 413‑30.
  9. Ulrichsen, Kristian Coates. 2012. « South-South cooperation and the changing role of the Gulf States ». Austral: Brazilian Journal of Strategy & International Relations 1 (1): p.103‑23.
  10. Human Rights Watch. « Targeting Saada », 30 juin 2015. https://www.hrw.org/report/2015/06/30/targeting-saada/unlawful-coalition-airstrikes-saada-city-yemen
  11. Syria Humanitarian Response Plan (SHARP) et Regional Refugee and Resilience Plan (3RP) combinés.
  12. Gartenstein-Ross, Daveed, et Aaron Y. Zelin. « Uncharitable Organizations ».The Washington Institute for Near East Policy, 26 février 2013. http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/uncharitable-organizations

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