Auteur(s)

Laurent Duarte

Ces dernières années, nous assistons à un rétrécissement accéléré de l’espace civique dans le monde. Selon le dernier rapport du V-Dem Institute sur la démocratie, près de 3 personnes sur 4 dans le monde – 72 % – vivent désormais dans des autocraties.[1] Ce recul est d’autant plus brutal que les années 1990 avaient conduit à une libéralisation du champ politique et économique dans de nombreux pays. L’accès aux droits était progressivement devenu un principe cardinal pour de nombreuses organisations de solidarité internationale faisant penser qu’une dynamique « universalisante » était définitivement lancée, jusqu’à son retournement récent. Les droits humains et la démocratie comme étalons moraux du monde sont en effet aujourd’hui remis en cause, et les associations qui en font leur mandat se retrouvent en première ligne des attaques contre la société civile.

Les droits humains et la démocratie comme étalons moraux du monde sont aujourd’hui remis en cause, et les associations qui en font leur mandat se retrouvent en première ligne des attaques contre la société civile.

Si l’ensemble des organisations de défense des droits se retrouve autour de leur fonction première de documentation et de visibilisation des violations des droits et libertés, il existe, entre elles, des différences majeures. L’article distinguera trois types d’organisations pour faciliter la compréhension. D’abord, les grandes ONG internationales financées par les dons individuels (ex. Amnesty International, Human Rights Watch) qui disposent d’une forte autonomie financière et d’une immense notoriété. Deuxièmement, les ONG intermédiaires professionnalisées et agissant à l’international, dépendantes pour la plupart des subventions publiques (notamment des pays occidentaux) et des appels à projets (de l’Union européenne et des agences de l’ONU). Enfin, les ONG de défense des droits humains d’ancrage national ou local, souvent moins professionnalisées, plus vulnérables mais innovantes. Les contraintes actuelles – baisse des financements, remise en cause de la légitimité et criminalisation des actions – n’affectent pas toutes les organisations de la même manière mais conduisent à une fragilisation globale du mouvement de défense des droits humains et plus largement des ONG de solidarité internationale. Face à ce constat, plusieurs pistes apparaissent que nous développerons dans la partie finale de l’article.

Droits humains : une universalité remise en cause

Lors du sommet des pays de l’Organisation de Coopération de Shanghai à Tianjin, les 31 août et 1er septembre 2025, Xi Jinping a souhaité positionner la Chine comme une puissance alternative, garante d’un ordre mondial qui serait plus juste, plus stable, et moins moralisateur[2]. Le pays souhaite se positionner comme acteur central d’un monde multipolaire et s’opposer aux États-Unis ayant opté pour le repli sur soi et la guerre commerciale, et plus largement à un monde occidental considéré comme porteur d’une domination impériale[3]. Les pays dits du « Sud global » nous rappellent que « nous ne sommes plus seuls au monde »[4]. Dans de nombreux pays bénéficiaires de « l’aide au développement », notamment en Afrique subsaharienne, ce discours fait écho au désir d’obtenir une « deuxième indépendance ». Et la prétention universelle des droits humains y est souvent comprise comme du paternalisme, du colonialisme ou de l’arrogance[5].

Les associations de défense des droits humains se retrouvent fragilisées, tandis que les discours disqualifiant leur action comme une « importation de valeurs occidentales » gagnent du terrain, en particulier autour des droits civils et politiques, et du soutien aux droits des minorités sexuelles.

Dans une étude que nous avons co-écrite en 2024 sur le rejet de la France en Afrique, la défiance envers des valeurs démocratiques et humanistes perçues comme des ingérences et des importations occidentales, était forte   ; plus des trois quart des répon­dant•es à l’enquête estimant par exemple que les « valeurs africaines » sont pré­férables aux « valeurs occidentales »[6]. Les organes de l’ONU, naguère perçus comme les piliers de la légitimité normative universelle, font désormais l’objet de contestations croissantes, tant de la part de puissances autoritaires que de démocraties libérales en repli[7]. Parallèlement, l’aide internationale – vitale pour une large partie des ONG locales – connaît une contraction significative, avec la baisse des financements de la part des États-Unis et de nombreux pays européens depuis 2024. Le désengagement de certaines fondations privées inflige aussi des dommages au secteur de la défense des droits fondamentaux. Enfin, la concentration des ressources dans de grands consortiums risque de limiter les financements en cascade vers les ONG locales. Dans ce contexte, les associations de défense des droits humains se retrouvent fragilisées, tandis que les discours disqualifiant leur action comme une « importation de valeurs occidentales » gagnent du terrain, en particulier autour des droits civils et politiques, et du soutien aux droits des minorités sexuelles.

 

Restriction de l’espace civique et tarissement des opportunités financières : des ONG prises en étau

Les grandes ONG de défense des droits humains jouent un rôle décisif dans la documentation et la dénonciation des violations des libertés fondamentales partout dans le monde. Leurs rapports annuels demeurent des publications incontournables pour les médias et les décideurs politiques. Ces acteurs déploient depuis des décennies une véritable « diplomatie de la conscience »[8] mais font face à un rétrécissement rapide de l’espace civique dans le monde. Déployant leurs actions dans le champ médiatique et communicationnel, leur mode d’action – fondé sur la dénonciation morale et politique, et la visibilité médiatique – est remis en question. C’est ce que l’anthropologue franco-nigérien Jean-Pierre Olivier de Sardan a qualifié d’échec de l’impérialisme moral» [9]. Or, ces organisations de premier plan (Amnesty international, Human Rights Watch, Human Rights Foundation, Freedom House…) ne sont pas toujours enclines au renforcement de la structuration des sociétés civiles locales. Si des partenariats peuvent exister avec des ONG locales ou des défenseurs de renom sur l’écriture de rapport ou la résolution de situations d’urgence, ces organisations agissent le plus souvent seules et non en coalition, peut-être au détriment de la construction d’un tissu associatif local fort. Enfin, ces ONG internationales sont de plus en plus attaquées par des États ou des groupes d’intérêt sur leurs potentiels biais politiques alors qu’elles affichent un principe d’indépendance absolue.

Les organisations de défense des droits humains sont accusées d’être des « agents étrangers », c’est-à-dire des espions ou traîtres à la nation, et les lois limitant leurs actions  se sont largement répandues dans le monde (en Russie, en Inde, en Géorgie ou en Hongrie).

C’est aussi le cas pour les organisations de défense des droits de taille intermédiaire mais agissant à l’international qui s’engagent le plus souvent en réseau (FIDH, FIACAT, CIVICUS…) ou en partenariat avec des acteurs locaux. Leur modèle économique repose souvent sur le montage de projets en consortium qui dépendent de financements des États occidentaux ou de fondations privées. Ces sources de financement étrangers deviennent des motifs d’attaques contre ces ONG, accusées d’être à la solde de puissances étrangères. Les organisations de défense des droits humains sont accusées d’être des « agents étrangers », c’est-à-dire des espions ou traîtres à la nation, et les lois limitant leurs actions  se sont largement répandues dans le monde (en Russie, en Inde, en Géorgie ou en Hongrie[10]).

Néanmoins, ces ONG ne peuvent faire l’économie d’une interrogation sur les risques de plus en plus forts que les financements publics qu’elles reçoivent puissent servir les intérêts de soft power des États bailleurs, dans un temps de retour de vives rivalités géopolitiques[11]. Dans le secteur, de nombreuses associations bénéficient de soutiens de fondations marquées politiquement (National Endowment for Democracy, Friedrich-Ebert Stiftung, Konrad Adenauer Stiftung…) qui conduisent nécessairement à des questions sur le niveau d’indépendance et de « neutralité » de ces ONG.

Autre aspect de déstabilisation de l’écosystème des droits humains, la concurrence d’organisations à but non lucratif se présentant comme au service des droits universels mais luttant en réalité contre. Les Government-organized non-governmental organization (GONGOS) sponsorisées par des États autoritaires ou les BONGOS (Business-Oriented NGOs) déstabilisent et criminalisent des acteurs déjà fragiles. Dans les pays occidentaux, il existe de plus en plus souvent des ONG ou fondations « cheval de Troie ». On peut ainsi citer une fausse ONG qui prétendait défendre les migrants contraints de travailler illégalement sur les chantiers du Qatar et qui s’est servi de cette couverture pour tenter de pirater et d’infiltrer Amnesty International en lui adressant des mails frauduleux[12]. Enfin, sur le terrain, les associations de taille modeste, en première ligne pour faire avancer les droits, payent le prix fort de la répression des défenseurs des droits humains. Chaque année plus de 400 défenseurs sont assassinés dans le monde, selon Frontline Defenders. Par ailleurs, si le nombre d’ONG dotées du statut consultatif (dit ECOSOC) à l’ONU a triplé entre 1992 et 2002[13] , depuis, le comité ONG chargé d’étudier les demandes a été largement verrouillé par des États autoritaires. Le développement d’institutions régionales (Cour interaméricaine, Commission et Cour africaines, Conseil de l’Europe) a cependant offert de nouvelles voies de plaidoyer à ces ONG.

Une étude conduite par le réseau mondial CIVICUS montre aussi qu’après la santé, les actions de droits humains et d’engagement citoyen dans les pays du Sud sont les plus impactées par le sabrage violent de l’USAID.

Une étude conduite par le réseau mondial CIVICUS montre aussi qu’après la santé, les actions de droits humains et d’engagement citoyen dans les pays du Sud sont les plus impactées par le sabrage violent de l’USAID[14]. Sous pression, ces organisations locales atténuent désormais leur mission, se concentrent sur des activités de sensibilisation plutôt que de dénonciation directe, et évitent certaines régions ou certains sujets. Parmi les stratégies de gestion des risques figure en bonne place l’adhésion à des coalitions internationales pour la protection, la légitimité et l’influence.

 

Repenser les financements pour assurer la survie d’ONG attaquées

Plus d’acteurs, moins d’argent, les risques de concurrence sont aujourd’hui élevés. L’examen de conscience sur les relations partenariales asymétriques et/ou la localisation de l’aide, tout en pensant un avenir décolonisé de l’action de solidarité internationale, est crucial.

Le gel de l’aide publique au développement américaine a accéléré les réflexions des ONG tout en accentuant les logiques de survie. La question de la refonte des modèles économiques et organisationnels est au cœur de nombreux travaux. Certains, notamment dans le secteur humanitaire, y voient même une opportunité pour un « reset » du secteur de la coopération internationale. La croissance importante des fonds pour l’action humanitaire (et dans une moindre mesure des droits humains) jusqu’en 2023 a en effet eu deux conséquences majeures : la multiplication des ONG partout dans le monde et une dépendance systémique à de grands bailleurs aujourd’hui en retrait. Plus d’acteurs, moins d’argent, les risques de concurrence sont aujourd’hui élevés. L’examen de conscience sur les relations partenariales asymétriques et/ou la localisation de l’aide, tout en pensant un avenir décolonisé de l’action de solidarité internationale, est crucial.

Dans le domaine plus spécifique des droits humains, cela passe nécessairement par une réflexion profonde sur le rôle des ONG du secteur dans un moment de reprise des affrontements géopolitiques et idéologiques majeur. Cela consiste à clarifier le rapport aux États et à leurs financements mais aussi à renforcer des formes de mutualisation et des réseaux existants. Les grandes ONG de défense des droits humains – notamment celles bénéficiant d’un socle financier plus solide grâce à la générosité du public –, doivent plus que jamais assumer un rôle de parapluie et de catalyseurs au service des plus petites. Le développement de fonds d’urgence ou de pooled fonds pour les associations et/ou les défenseurs en danger est aussi plus que nécessaires dans les pays en phase de régression démocratique. Les projets développés par les acteurs spécialistes de la protection des défenseurs dans des pays à risque (FIDH, Frontline Defenders, Protection International…) sont à répliquer sur d’autres sujets et d’autres contextes : fonds d’urgence mutualisés, relocalisation rapide de personnes en danger, formations en sécurité numérique, plaidoyer d’urgence, contentieux stratégiques grâce au pool, construction de réseaux de solidarité…[15]

Les initiatives de crowdfunding au sein de communautés de la diaspora pour soutenir des actions rapides en faveur des droits humains ont par ailleurs fait leur preuve dans des contextes aussi variés que le Soudan ou l’Iran, et peuvent être décuplées.

Mais ces changements ne pourront pas reposer uniquement sur la capacité d’introspection des ONG. Les acteurs philanthropiques doivent aussi prendre conscience de la bascule qui s’opère. Aux États-Unis déjà, des acteurs des mouvements citoyens et pour les droits civiques interpellent fondations, mécènes et donateurs : « Nous affirmons vouloir sauver la démocratie. Alors pourquoi ne finançons-nous pas ceux qui en ont les moyens ? »[16]. Des solutions existent déjà pour ce faire, comme la trust-based philanthropy qui vise à rééquilibrer la relation de pouvoir entre bailleurs de fonds et bénéficiaires. Elle repose sur l’idée que les organisations à but non lucratif et les communautés locales connaissent mieux leurs besoins et les moyens d’y répondre. À travers des financements flexibles et pluriannuels (core funding, non affecté) plutôt que des subventions limitées à des projets spécifiques, un allègement des procédures administratives, une relation partenariale basée sur la réciprocité et surtout un accompagnement non seulement financier, mais aussi stratégique et relationnel. Ce paradigme de financement est plus que jamais nécessaire pour donner aux ONG de défense des droits humains les moyens d’agir pour sauvegarder les libertés et les acquis démocratiques.

***

Laurent DUARTE est consultant au sein du collectif La Cause, spécialisé sur les droits humains, les processus démocratiques, les stratégies de plaidoyer et les dynamiques de réseaux. Après 10 ans d’expérience en animation et direction d’associations de défense des droits humains, Laurent accompagne les organisations dans l’animation de réseaux, les dynamiques collectives et les stratégies de plaidoyer depuis 18 mois. Il a cofondé en 2014 et dirigé de 2016 à 2023 le mouvement Tournons La Page, renforçant son expertise des sociétés civiles, notamment en Afrique francophone. Il dispose d’une forte expertise en matière d’animation de réseau, de gouvernance de projets multi-acteurs et de stratégie de plaidoyer, aux côtés des acteurs des Suds. Il mène des projets de recherches indépendantes et de recherche-action, notamment en partenariat avec le CERI-Sciences Po Paris. Il est membre du comité éditorial du média Afrique XXI et enseignant à l’IRIS Sup’ en géopolitique de l’Afrique au sein du parcours « Manager de programmes internationaux – Humanitaire et Développement. A titre bénévole, il est Secrétaire Général de l’association Ensemble Contre la Peine de Mort (ECPM).

***

[1] Marina Nord et al., « 25 Years of Autocratization – Democracy Trumped? Democracy Report 2025 », SSRN Scholarly Paper no. 5227625 (Social Science Research Network, 13 mars 2025), https://doi.org/10.2139/ssrn.5227625

[2] Matheo Malik, « Poutine, Xi : la déclaration de Tianjin (texte intégral) », Le Grand Continent, 2 septembre 2025, https://legrandcontinent.eu/fr/2025/09/02/declaration-tianjin-ocs/

[3] Brand, Ulrich et Markus Wissen, Le mode de vie impérial: vie quotidienne et crise écologique du capitalisme,

Montréal, Qc. Lux Éditeur, 2021.

[4] Badie, Bertrand, Nous ne sommes plus seuls au monde, Paris, La Découverte, 2015.

[5] Ritter, Dominik. « Que peut-on apprendre des multiples critiques des droits de l’Homme ? ». Revue d’éthique et de théologie morale, 2022/HS N° Hors-série, 2022. p.199-208. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2022-HS-page-199?lang=fr

[6] Richard Banégas et al., « De quoi le rejet de la France en Afrique est-il le nom ? » (report, Centre de recherches internationales (CERI) ; Tournons La Page (TLP), 2024), 96 pages, https://sciencespo.hal.science/hal-04778450.

[7] Glasman, Joël, « Après Gaza, l’humanitarisme sans libéralisme ? », AOC media. 2024. En ligne : https://aoc.media/opinion/2024/03/25/apres-gaza-lhumanitarisme-sans-liberalisme/

[8] Ann Marie Clark, Diplomacy of Conscience: Amnesty International and Changing Human Rights Norms (Princeton University Press, 2010), https://doi.org/10.1515/9781400824229

[9] Jean-Pierre Olivier de Sardan, « « De quoi se mêlent-ils ? » : l’échec de l’impérialisme moral en Afrique – AOC media », AOC media – Analyse Opinion Critique, 13 juin 2022, https://aoc.media/opinion/2022/06/13/de-quoi-se-melent-ils-lechec-de-limperialisme-moral-en-afrique/

[10] https://www.devex.com/news/foreign-agent-laws-are-spreading-like-wildfire-and-crippling-ngos-110804

[11] Ken Opalo, « The geopolitics of international development (after foreign aid) », Substack newsletter, An Africanist Perspective, 2 octobre 2025, https://www.africanistperspective.com/p/the-geopolitics-of-international

[12]« Une fausse ONG domiciliée à Lille tente de piéger Amnesty International », France 3, consulté le 15 octobre 2025 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/nord-0/lille/fausse-ong-domiciliee-lille-tente-pieger-amnesty-international-1163077.html

[13] « Les ONG de défense des droits de l’homme aux Nations unies », Revue Projet, consulté le 2 octobre 2025, https://www.revue-projet.com/articles/2002-1-les-ong-de-defense-des-droits-de-l-homme-aux-nations-unies.

[14] CIVICUS, « Shifting Resourcing Landscapes », CIVICUS Global Alliance, March 2025 https://www.civicus.org/index.php/what-we-do/enabling-and-resourcing/shifting-resourcing-landscapes.

[15] Voir par exemple l’étude de capitalisation F3E, Agir Ensemble pour les droits humains, Initiative pour les défenseurs·es des droits humains dans le monde, mars 2025 : https://reseauf3e.org/wp-content/uploads/2025/07/RAPPORT-FINAL-x-AEDH-V.ANONYME-OK.pdf

[16] « We Say We Want to Save Democracy. So Why Aren’t We Funding the People Who Can? » The Forge, 18 août 2025. https://forgeorganizing.org/article/we-say-we-want-to-save-democracy-so-why-arent-we-funding-the-people-who-can/.