Auteur

Nawal Karroum

La localisation de l’aide comme catalyseur de la résilience dans la réponse post-Mathieu en Haïti

Au vu des traumatismes et leçons apprises de la réponse au tremblement de terre de 2010, mais surtout du caractère inexorable et récurrent des ouragans auxquels les acteurs haïtiens sont et seront encore confrontés, la localisation de l’aide dans la réponse à l’ouragan Mathieu a rapidement été considérée par la plupart des acteurs comme légitime et nécessaire. Dans ce contexte précis et de façon quasiment unanime, les différentes parties prenantes de la réponse expliquent leur intérêt pour la localisation de l’aide par une volonté de renforcer la résilience du pays face aux désastres naturels et aux situations de crises. Trois éléments sous-jacents à la résilience reviennent ainsi de façon notoire lorsqu’on évoque le rôle et la place des acteurs nationaux et locaux dans la réponse. Ces éléments sont : la préparation aux crises, le relèvement et l’impact à long terme de la réponse.

La localisation comme vecteur de préparation aux crises

Renforcer la gestion des risques et des désastres à travers la Direction de la Protection Civile

Haïti possède un système national de gestion des risques et des désastres qui est en place pour l’essentiel même s’il lui manque un cadre juridique. La Direction de la Protection Civile (DPC), institution publique en charge de la gestion opérationnelle des risques et des désastres, n’est inscrite dans aucune loi organique et n’a donc ni budget attitré ni véritable leadership face aux autres institutions publiques1. Sa mission étant de répondre aux catastrophes mais aussi de prévenir les risques et de s’y préparer, elle a néanmoins joué un rôle central dans la préparation à Mathieu qui fait état de progrès considérables par rapport à la situation observée lors des cyclones de 2004 et 20082. Cette amélioration découle principalement du renforcement des capacités opérationnelles d’intervention3 de la DPC grâce aux investissements massifs des bailleurs internationaux et des agences onusiennes4 depuis plusieurs années.

Au cours de la saison cyclonique 2016, la DPC a réalisé (avec l’appui de ses partenaires internationaux) deux exercices de simulation mobilisant les centres d’opérations d’urgence (national et des départements concernés) dont l’un sur une réponse à un ouragan dans les régions effectivement touchées par Mathieu quelques semaines plus tard5. Ces centres d’opérations d’urgence ont été activés plusieurs jours avant l’ouragan, ce qui a permis de regrouper de nombreux acteurs de l’aide (agences onusiennes et ONG internationales) pour préparer et coordonner leurs interventions en collaboration avec la DPC, avant, pendant et après l’ouragan6.

Les ONG internationales appuient également la DPC, en particulier à l’échelle communale et locale (section communale), en partenariat avec la société civile haïtienne. Cependant, si les compétences à ce niveau ont été renforcées par des formations7, les moyens d’intervention dans les communes et les sections communales restent extrêmement faibles8. Cet échelon local s’est pourtant avéré essentiel, notamment pour la phase de préparation. En plus des messages d’alerte et d’évacuation transmis à la population par radio et SMS, les brigadiers bénévoles de la protection civile (et/ou de la Croix-Rouge haïtienne) ont parcouru les régions concernées pour transmettre les consignes de sécurité à l’aide de mégaphones et, le cas échéant, indiquer les abris provisoires pré-identifiés. A l’échelle des communes et des sections communales, les comités de protection civile et centres d’opérations d’urgence sont moins formalisés et composés essentiellement de volontaires. Ces brigadiers mobilisés lors du passage de l’ouragan Mathieu étaient donc avant tout des habitants des régions touchées, à la fois victimes du cyclone et parmi les premiers à secourir leurs parents ou voisins. Cette situation traduit non seulement la perméabilité entre acteur public, société civile et population à l’échelle locale, mais illustre surtout que la localisation de la réponse à Mathieu a aussi été impulsée par les acteurs locaux eux-mêmes, à commencer par les populations et les leaders communautaires. On constate enfin combien, au niveau local, la frontière est ténue entre localisation, approches participatives et engagement communautaire.

La localisation comme préparation aux prochains cyclones

L’enjeu de la préparation en Haïti en juin 20179 était d’autant plus saillant que le pays entrait dans la nouvelle saison cyclonique. Tous les acteurs présents en Haïti étaient donc préoccupés par cette préparation et conscients de la nécessité d’y contribuer dans le cadre de leurs interventions en réponse à Mathieu. Pour un certain nombre d’acteurs, notamment ceux qui avaient l’expérience du tremblement de terre de 2010, la localisation passait avant tout par une reconnaissance (par les acteurs internationaux et nationaux) de la légitimité et de la responsabilité de l’État en tant qu’acteur clé de la réponse malgré les limites de ses capacités. Sans nier l’importance d’une préparation en amont des crises qui vise la prise en main des réponses postérieures par les acteurs nationaux et locaux, la localisation va au-delà car elle consiste concrètement et au cours de l’intervention à renforcer le rôle de ces derniers et à les replacer au centre de la réponse.

Ce faisant, la localisation de la réponse à Mathieu (quoique insuffisante selon de nombreux interlocuteurs) contribue par la pratique et l’expérience au renforcement des capacités des acteurs haïtiens (y compris des organisations de la société civile très engagées dans la réponse) et les prépare à faire face aux crises prochaines. Ainsi, dans ce contexte spécifique où les cyclones sont récurrents, non seulement la localisation de l’aide ne peut être ajournée sous prétexte d’un manque de capacités et/ou de préparation des acteurs locaux et nationaux, mais elle est justement comprise comme un vecteur de préparation aux futures crises.

 

Quand localisation et relèvement vont de pair

Tantôt perçu comme une phase de la réponse humanitaire, tantôt comme un type d’activités, le relèvement est un concept utilisé et compris (parfois différemment) par une majorité d’acteurs en Haïti. Qu’il soit dit « immédiat », « précoce », « rapide » ou encore « durable », il apparaît comme une transition entre, d’une part, la phase et/ou les interventions d’urgence et, d’autre part, la phase et/ou les interventions de développement à plus long terme. Selon de nombreux interlocuteurs rencontrés, une localisation plus aboutie – permettant aux acteurs locaux et nationaux de jouer un rôle plus important – favoriserait par la même occasion cette transition dite du relèvement.

Cette hypothèse relativement répandue selon laquelle localisation et relèvement iraient de pair en Haïti s’appuie sur différents éléments. Premièrement, il existe dans le cas de Mathieu un déséquilibre fort entre le financement du Flash Appeal10d’octobre 2016 qui a reçu 62 % des fonds sollicités11 et couvrait les trois premiers mois de l’intervention – soit majoritairement des activités d’urgence – et celui du Humanitarian Response Plan 2017-201812 qui lui n’a reçu que 18 % des fonds demandés13. Or, ce déséquilibre se répercute nécessairement dans les activités qui sont menées par les acteurs sur le terrain, acteurs pour l’essentiel internationaux car principaux récipiendaires de ces financements. De plus, certains acteurs internationaux ont pris beaucoup de retard dans la mise en place de leurs activités d’urgence. C’est par exemple le cas du Programme Alimentaire Mondial des Nations unies qui a également réalisé des distributions alimentaires jusqu’à plusieurs mois après l’ouragan dans des zones où cela était devenu, selon certains acteurs, inadapté voire néfaste pour la relance économique et agricole dans le Grand Sud. La réponse des acteurs internationaux a donc été perçue comme disproportionnée entre, d’une part, une assistance humanitaire d’urgence (individualisée et de court terme, de type distribution de kits) certes insuffisante et tardive mais relativement massive et parfois nocive et, d’autre part, une aide au relèvement extrêmement limitée.

Deuxièmement, les acteurs haïtiens, qui – pour la plupart – ne se définissent pas comme des acteurs humanitaires, auront rapidement tendance à prioriser des actions de relèvement telles que la restauration des moyens de subsistance, la relance économique ou la réhabilitation des infrastructures. Cette orientation s’explique par leur mandat et leurs compétences car, malgré les considérables élans de solidarité spontanés, l’assistance humanitaire ne correspond pas au cœur de métier des acteurs nationaux et locaux, et devient très vite insoutenable pour eux. Ils possèdent en revanche une excellente connaissance du contexte, une solide expertise technique et parfois une légitimité importante qui leur permet de contribuer aux interventions de relèvement surtout si ces dernières sont au bénéfice de la communauté plutôt qu’une assistance humanitaire individualisée14. Il est ainsi à noter que les représentants des collectivités territoriales ont par exemple une préférence marquée (et un intérêt double) pour les actions de relèvement puisque leur rôle y est potentiellement plus grand et que ces interventions ont davantage de retombées positives pour la collectivité.

Troisièmement, la phase de relèvement laisse généralement plus de temps pour un échange constructif entre acteurs et permet, par conséquent, que les acteurs nationaux et locaux jouent un rôle plus déterminant dans la mise en œuvre de la réponse. En outre, contrairement aux urgentistes qui interviennent généralement sans connaissance approfondie du contexte, les acteurs et les personnels internationaux qui prennent part au relèvement sont le plus souvent sur place depuis plus longtemps et/ou plus habitués à travailler étroitement avec les acteurs locaux et nationaux. Enfin, il peut arriver que les bailleurs et les objectifs du relèvement incitent directement à plus de localisation de l’aide que lors d’une intervention humanitaire d’urgence. Ce sont donc possiblement les conditions de mise en œuvre des actions de relèvement qui favorisent à leur tour le processus de localisation. Cette dernière diffère ainsi potentiellement dans le cadre de l’urgence, du relèvement ou encore du développement post-crise puisque les conditions d’interventions ne sont pas les mêmes.

Aussi, sans conclure à une relation de causalité directe entre localisation et relèvement, il semblerait que : 1) une réponse plus localisée privilégierait les actions de relèvement ; 2) une réponse plus axée sur le relèvement permettrait une plus grande localisation. De ce fait, la localisation s’accompagne d’évolutions dans les modalités de mise en œuvre de l’aide et les orientations stratégiques des réponses. Par ailleurs, les mécanismes de financement ont un impact important sur la localisation. Il est par conséquent préférable que les bailleurs investissent dans le relèvement plutôt que de se focaliser sur l’aide d’urgence afin de favoriser ce processus.

Enfin, reste à savoir si 1) la localisation est promue comme un moyen d’améliorer la qualité de la réponse (efficience, pertinence…), auquel cas l’aide d’urgence pourrait rester la priorité même si elle est moins propice à la localisation, ou 2) s’il s’agit d’une des finalités de la réponse, la localisation deviendrait en quelque sorte un critère de qualité en soi qui justifie de revoir certaines orientations stratégiques.

 

La localisation, pour quel impact à long terme ?

L’impact à long terme transparaît de façon plus ou moins directe dans la quasi-totalité des objectifs et axes stratégiques des deux documents de planification de la réponse à Mathieu : le Humanitarian Response Plan 2017-2018 (Nations unies) et l’Évaluation des besoins post-catastrophe pour le cyclone Mathieu (PDNA)15(gouvernement haïtien) qui contient une « stratégie de relèvement 2017-2019 ».

Une lecture plus approfondie de ces différents axes et objectifs stratégiques montre que la réponse de la communauté internationale demeure une réponse dite humanitaire tournée avant tout vers les besoins les plus urgents des populations affectées. De son côté, la stratégie du gouvernement « part de la réponse humanitaire et se poursuit par des actions de relèvement précoce pour aboutir à un relèvement durable » visant les « Grands Chantiers » du Plan Stratégique de Développement d’Haïti. Cette logique traduit une volonté de l’État haïtien (partagée par un certain nombre d’autres acteurs) d’inscrire autant que possible l’action humanitaire dans une continuité par rapport aux programmes de développement, et d’éviter la mise en place d’un régime d’exception. Le lien entre humanitaire et développement apparaît ici non plus seulement comme la recherche d’un impact positif à long terme dans les interventions humanitaires (solutions durables, résilience, « build back better ») mais plutôt comme l’inclusion de la réponse à la crise (y compris la réponse humanitaire) dans une logique de développement et de transformation plus profonde.

Dans la pratique, le plan qui fait référence dans la réponse à la catastrophe reste celui développé par les Nations unies et leurs partenaires dont la version complète n’existe qu’en anglais qui n’est pas une langue nationale et est peu parlée par les acteurs haïtiens. Cette dualité des stratégies traduit une difficulté persistante à articuler le lien entre humanitaire et développement au-delà de grands objectifs stratégiques convergents. Elle met également en évidence deux approches distinctes parmi les acteurs internationaux, y compris au sein de certaines organisations des Nations unies et de l’Union européenne qui ont soutenu l’élaboration de chacun des plans et financent certains de leurs axes sans claire logique commune pour autant.

Pour certains acteurs nationaux et/ou de développement rencontrés, une plus grande localisation de l’aide est nécessaire car elle permettrait que la réponse à la crise adopte dès le début les objectifs de développement des acteurs haïtiens et contribue au renforcement des stratégies d’intervention préétablies. A l’inverse, pour de nombreux acteurs traditionnels de l’aide humanitaire, une telle approche comporterait de nombreux risques, à commencer par celui de ne pas répondre aux besoins essentiels des populations les plus vulnérables et de ne pas respecter les principes humanitaires, notamment le principe d’impartialité.

 

Des initiatives innovantes et des arbitrages difficiles

A titre d’exemple, certaines ONG internationales multi-mandats ou multi-phases16 ont cherché à « inscrire » leurs interventions humanitaires dans une certaine continuité avec leurs actions de développement. Ainsi, deux d’entre elles ont fait le choix d’une gestion de la crise par les équipes sur place et le « département développement » plutôt que par une équipe extérieure issue du « département urgence ». Dans les deux cas, cette décision (qui a fait débat en interne) a été en partie motivée par la volonté de garantir une certaine approche partenariale vis-à-vis des acteurs locaux et des communautés que l’on peut associer à la localisation.Dans un premier cas, l’ONG internationale s’est immédiatement engagée dans la réponse d’urgence, notamment via des distributions alimentaires, en s’appuyant sur une stratégie communautaire très marquée et une collaboration active avec les acteurs locaux publics et civils. La stratégie d’acceptation par les communautés était possible du fait de la connaissance approfondie du contexte et des acteurs locaux par les équipes mobilisées de l’ONG. Cette approche a permis une très grande rapidité d’intervention, une sécurisation des distributions sans équivalent (l’organisation en question a été le seul acteur international n’ayant pas eu besoin de faire appel à la police ou à la MINUSTHA), ainsi qu’une qualité d’organisation des distributions alimentaires reconnue par de nombreux acteurs (sa méthodologie utilisée a ensuite fait référence pour les distributions de kits alimentaires du PAM). Ce choix stratégique a néanmoins été vivement critiqué en interne car certains aspects des interventions ont été jugés trop peu conformes aux standards humanitaires, notamment en termes de ciblage et de prise en compte systématique des besoins dans tous les secteurs, ou encore de suivi et redevabilité. Il semble en effet qu’il y ait eu un manque de traces écrites et de vision claire, en particulier sur les motifs justifiant les choix de ciblage des communes. Ce ciblage était non seulement lié à la gravité de la situation humanitaire dans les différentes communes, mais aussi aux connaissances et aux connexions des équipes sur place, deux éléments indispensables à la mise en œuvre d’une approche communautaire et partenariale. De même, la mise en place de comités de ciblage des bénéficiaires dans les communes sélectionnées a été reconnue comme favorisant la prise en compte des besoins de protection et des spécificités de genre. Cependant, le reporting effectué ne permettait pas d’établir que ce ciblage communautaire était rigoureusement basé sur des critères de vulnérabilité préétablis. Cette tension liée au ciblage dans le cadre de la localisation n’est pas anecdotique et a souvent été mentionnée comme un sujet de discorde entre acteurs internationaux et nationaux. En règle générale, il semble en effet que les acteurs locaux soient plutôt favorables à un ciblage large, souvent considéré par certains comme du « saupoudrage » (plus de communes/familles/individus bénéficiaires pour moins d’assistance par bénéficiaire). Cela permet cependant de maintenir en général une forme de cohésion sociale au sein et entre les communautés et de sécuriser l’accès aux populations les plus vulnérables et isolées (le passage des camions de distributions est facilité si une part de l’assistance est fournie dans les communes traversées). Enfin, l’approche de cette même ONG internationale, qui a impliqué la mobilisation massive du personnel en charge des programmes de développement pour la réponse d’urgence, a considérablement affecté et ralenti ces programmes.

Dans le second cas, l’ONG internationale intervient dans l’un de ses projets comme « opérateur » du ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) et accompagne ce dernier dans la délivrance de services de base. Elle a fait le choix de ne pas développer des interventions d’urgence spécifiques et autonomes, mais plutôt d’adapter ses différents programmes de développement en cours et de soutenir la réponse du MSPP.

À titre d’exemple, l’une des tensions que l’organisation souhaitait éviter entre son mode opératoire d’urgence et sa logique d’intervention sur le long terme était liée à la gratuité des soins de santé. Lorsque le système de santé publique est payant comme c’est le cas en Haïti (et dans la mesure où les besoins urgents et vitaux en soins médicaux suite au passage de Mathieu étaient relativement limités) l’assistance gratuite mais provisoire des acteurs humanitaires a souvent des effets négatifs sur le système national ou local en place.

Cette adaptation a donc consisté en un élargissement des zones d’interventions, un ajustement du mode opératoire du fait des contraintes opérationnelles liées à la crise, ainsi qu’une re-priorisation des activités prévues et la mise en place de nouvelles activités grâce à un financement additionnel du bailleur. Cette approche a été possible grâce à la qualité du partenariat entre l’ONG internationale et le bailleur, doublée de la flexibilité et de la réactivité de ce dernier. De plus l’ONG a rapidement constaté les difficultés de communication entre les institutions publiques nationales et départementales de la santé. Elle s’est alors chargée de la reprographie et de la transmission de documents entre ces échelons jusqu’à ce que les conditions logistiques et les moyens de communication soient rétablis.

Pour autant, ce choix stratégique d’adapter ses programmes de développement plutôt que de lancer de nouvelles interventions humanitaires ne fait pas l’unanimité, notamment au sein de l’ONG en question. Il traduit en effet un arbitrage difficile entre l’impératif humanitaire d’assistance aux populations dans le besoin et l’impératif de cohérence vis-à-vis de la logique d’intervention des programmes de développement de ladite ONG.

 

La capitalisation, maillon manquant du processus de localisation

Qu’il s’agisse d’approches innovantes comme celles mentionnées ci-dessus ou plus généralement des réussites et des difficultés rencontrées par les divers acteurs au cours de cette réponse, capitalisation et partage d’expérience semblent avoir été très souvent oubliés. Pourtant, certaines initiatives intéressantes et porteuses d’opportunités pour la localisation des réponses aux crises en Haïti mériteraient d’être analysées en profondeur.

En effet, cette réponse se caractérise – et on l’oublie trop souvent – par une mobilisation spontanée importante des acteurs haïtiens17, notamment les organisations de la société civile qui ont joué un rôle fondamental. Si la solidarité nationale a été importante avec une aide considérable en provenance de la capitale, c’est surtout l’ancrage territorial des organisations locales dans les régions les plus touchées qui a apporté une grande plus-value. Très réactives, ces organisations ont souvent eu accès aux populations avant l’arrivée des acteurs internationaux et lorsque ces derniers étaient momentanément empêchés par des craintes et contraintes sécuritaires. On pense ici aux organisations de la société civile basées dans les grandes villes comme Jérémie et les Cailles qui ont fourni une aide précieuse, mais aussi à toutes les organisations communautaires de base plus ou moins formelles, notamment dans les zones rurales isolées du « pays du dehors »18, qui ont structuré la solidarité locale et sont allées chercher de l’aide dans les centres urbains pour leurs communautés.

De son côté, le secteur privé a aussi largement pris part à cette réponse. A titre d’exemple, les supermarchés de Port-au-Prince se sont rapidement et massivement mobilisés pour fournir des kits de première nécessité aux populations du Sud. Des acteurs de l’aide (dont au moins une ONG internationale) ont collaboré avec ces supermarchés et assuré la distribution de kits qui n’étaient pas toujours adaptés au mode de transport (produits laitiers), ne prenaient pas en compte l’impact environnemental (distribution de petites bouteilles d’eau en plastique) ou encore n’étaient pas conformes aux standards de qualité de l’aide alimentaire (quantité et apport nutritionnel par individu). Si certaines de ces difficultés ont pu être entendues et rectifiées par ces entreprises au cours de la réponse, il n’y a pas eu de bilan à proprement parler de ce type de collaboration qui s’est achevée aussi subitement qu’elle avait débuté lorsque les distributions ont pris fin. En l’absence d’obligations de suivi budgétaire sur ces activités qui ne mobilisaient pas les financements des bailleurs internationaux, il reste peu de traces écrites de cette collaboration. De plus, avec le fort turn over de l’ONG internationale en question, la mémoire institutionnelle est en train de se perdre et tout sera bientôt à refaire si une nouvelle crise survient.

Ces initiatives locales, mais aussi la manière dont les solidarités locale, nationale et internationale ont pu s’associer et se soutenir mutuellement, sont très peu documentées. Cette faible capitalisation semble être due : 1) au peu de structuration et de capacités de capitalisation de certains acteurs locaux, 2) au manque de temps et de disponibilité des différents acteurs de l’aide pour un tel exercice mais aussi 3) aux réticences des acteurs à échanger sur les difficultés rencontrées ou simplement sur les approches moins conventionnelles mises en œuvre, y compris en interne, lorsque celles-ci ont suscité des débats. A cela vient s’ajouter la difficulté à évaluer l’impact réel de certains modes opératoires isolés mais plus ambitieux en termes de localisation, et donc la difficulté à les promouvoir pour les prochaines réponses. A titre d’exemple, certains cas sporadiques de partenariats (souvent anciens) entre ONG internationales et haïtiennes ont remarquablement contribué au renforcement des capacités des acteurs locaux et donné lieu à une réponse « localement dirigée » par et pour les populations. De même, l’assistance par transfert monétaire mise en œuvre via les structures locales informelles de micro-crédit comme les caisses populaires et les tontines, a été très marginale. Pourtant, cette approche est perçue par certains acteurs comme une opportunité majeure qui permet de porter assistance aux populations vulnérables tout en soutenant les mécanismes de solidarité locale que sont ces filets sociaux communautaires. Par conséquent cette approche contribue à renforcer la résilience des communautés.

 

Conclusion

La vision largement partagée parmi les acteurs de la réponse à Mathieu selon laquelle la localisation est un catalyseur de la résilience s’appuie sur différents éléments plus ou moins consensuels. Ainsi, la localisation comme vecteur de préparation aux crises fait quasiment l’unanimité en ce qu’elle contribue au renforcement des capacités de préparation et de réponse des acteurs haïtiens qui sont et resteront les premiers à intervenir en cas de cyclones. L’analyse selon laquelle la localisation favoriserait le relèvement est relativement répandue. Cependant, elle soulève des interrogations sur les évolutions opérationnelles et stratégiques que la localisation implique et les nuances de ce que l’on « entend par » et ce que l’on « attend de » la localisation dans les différentes phases d’une réponse.

La recherche d’un impact positif à long terme est, quant à elle, à la fois généralisée et clairement divergente selon les acteurs. Elle met ainsi en évidence l’enjeu de l’articulation entre humanitaire et développement mais aussi l’influence potentielle du processus de localisation sur cette articulation. Les approches innovantes mises en place par divers acteurs internationaux montrent une volonté réelle de renforcer la cohérence entre ces deux logiques et de travailler autrement avec les acteurs locaux. Au-delà des limites et des risques de chacune de ces approches, le manque de capitalisation dans cette réponse constitue un frein majeur pour la localisation des prochaines réponses et le renforcement de la résilience locale.

Haïti ayant été en partie épargnée par la saison cyclonique 2017 (les dégâts causés par les ouragans Irma et de Maria ont été marginaux), espérons que ce répit d’ici à la prochaine saison cyclonique soit l’occasion d’un effort collectif de capitalisation et de partage d’expérience par les différentes parties prenantes de cette réponse. Résilience et localisation sont en effet des processus qui s’inscrivent dans le temps long et doivent être mis en œuvre avant, pendant mais aussi après et entre des épisodes de crises.

Nawal Karroum, Chargée de recherche au Groupe URD

  1. La DPC est sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales et n’a donc aucune autorité face aux représentants des autres ministères.
  2. Andrea Binder, François Grünewald, IASC cluster approach evaluation, 2nd phase, country study Haïti, GPPI – Groupe URD, avril 2010.
  3. Le renforcement de capacités s’entend ici comme un renforcement des compétences (formations), des ressources (humaines et financières) et des moyens d’intervention.
  4. Le PNUD, l’UE, la Banque mondiale et certains bailleurs bilatéraux ainsi que des ONG.
  5. François Grünewald, Ed Schenkenberg, Evaluation en temps réels : réponse à l’ouragan Matthew en Haïti, Groupe URD – HERE Genève, janvier 2017.
  6. Dans le département du Sud, les locaux du centre opérationnel d’urgence de la DPC ayant été inaccessibles pendant plusieurs semaines suite aux intempéries, il a été déplacé dans les bureaux de la mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTHA).
  7. Les centres des opérations d’urgence communaux (COUC) sont des comités plus ou moins formels composés de bénévoles et présidés par le maire. Leurs capacités varient énormément d’une commune à l’autre, d’autant que les élections municipales ont eu lieu quelques mois avant le passage de Mathieu. Si certains maires nouvellement élus étaient déjà brigadiers volontaires de la protection civile les années précédentes, d’autres maires n’avaient jamais reçu de formation et/ou ne s’étaient encore jamais entretenus avec les membres du COUC, voire n’avaient aucune idée du rôle et des responsabilités qui leur incombent en cas de désastre.
  8. Les communes et sections communales disposent uniquement de matériel de premiers secours (cordes, bottes, imperméables…) stockés dans des conteneurs. Dans beaucoup de communes, ces stocks n’avaient pas été renouvelés en juin 2017.
  9. Période de la mission sur place et des échanges qui ont servi à cet article.
  10. Voir : https://docs.unocha.org/sites/dms/Documents/Flash_Appeal_HTI_v3_LR.pdf
  11. D’un total de 119 850 000 USD pour une durée de 3 mois.
  12. Voir : https://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/hrp_2017_20181.pdf
  13. Ces chiffres, qui datent de juin 2017, couvraient la période allant jusqu’à fin avril 2017. En octobre 2017, le taux de financement du Humanitarian Response Plan était de 20,3 % sur un total de 291 500 000 USD.
  14. Si le relèvement aura souvent un impact plus direct sur la communauté, il n’exclut pas pour autant les interventions individualisées. A titre d’exemple, le relèvement appliqué au secteur « abri » consiste souvent en une aide financière ou une fourniture de taules et de matériel de reconstruction par foyer (alors que la phase d’urgence se caractérisait par des distributions de bâches).
  15. Voir : https://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/UNDP-HT-PrevCri-EvaluationBesoinPostCatastropheCycloneMathieu-PDNA-31012017-SM.pdf
  16. « Organisations qui juxtaposent, de longue date, actions de développement et implication dans les situations de crise et des organisations qui font cohabiter de manière plus récente dans leur structure un pôle Urgence et un pôle Développement ». L’AFD, la Fondation de France et le financement des ONG en Haïti à la suite du séisme, Résumé, Jean Martial Bonis Charancle ; Hervé Dubois ; Camoens René, 30 juin 2015.
  17. JP Jérôme, E Sartorius, J Flécher, JD Sénat, La réponse haïtienne à l’ouragan Matthew, une aide vitale sous-estimée, Le Nouvelliste, avril 2017.
  18. Cette expression désigne en Haïti le monde rural isolé et délaissé par la « République de Port-au-Prince » dans laquelle évoluent la majorité des acteurs internationaux.

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