Auteur

Dr Françoise Sivignon

« Ouvrons les portes ». C’est le titre de l’exposition installée en octobre 2015 par Médecins du Monde à Paris, place de la République, à l’occasion de la journée mondiale du refus de la misère. Des portraits de personnalités connues ou non sont venues exprime un regard solidaire sur la migration : ils sont algériens, ivoiriens, thaïlandais, syriens, de tous âges, de toutes conditions et de toutes cultures.

C’est cette démarche d’ouverture et de non-discrimination, sous-tendue par des interpellations incessantes sur l’accès aux droits et aux soins des plus vulnérables, qui porte nos convictions politiques et nos actions depuis plus de trente ans sur les questions migratoires. Médecins du Monde est ainsi présent tout au long des parcours migratoires, depuis les zones de conflit, en passant par la Grèce et jusqu’à Calais, dans une optique résolument citoyenne et solidaire.

Nos programmes, qui combinent médico-social et approche par les droits, nous confèrent en effet ancrage et légitimité pour aborder ces questions : Médecins du Monde soigne, témoigne et interpelle sans cesse les pouvoirs publics sur les violations des droits fondamentaux et la non-application du droit en poursuivant à la fois des objectifs humanitaires et politiques. En cela, l’afflux récent de migrants en Europe n’a guère modifié notre discours : il a seulement rendu nos demandes plus intenses et appelle à des réponses plus urgentes.

 

Les demandes de Médecins du Monde

Nous demandons aux autorités d’offrir des conditions d’accueil décentes : les personnes doivent être correctement informées et exercer sereinement leurs droits, notamment celui de demander l’asile et de répondre à leurs besoins vitaux. Il s’agit tout simplement d’appliquer la Convention de Genève relative au statut des réfugiés.

Nous demandons l’ouverture de voies d’accès légales et sûres pour que les personnes issues de pays tiers comme la Jordanie ou le Liban puissent rejoindre l’Europe sans avoir à risquer leur vie ni avoir recours à des passeurs. Les mesures sécuritaires, et les murs honteux qui s’élèvent en violation des règles européennes, ne font que renforcer la dangerosité des passages.

Nous demandons le respect de la non-discrimination des personnes selon leur statut administratif, le « tri » des personnes étant incompatible avec la défense des droits fondamentaux. Face à des personnes fuyant des situations de guerre, d’oppression ou de misère, la seule conduite digne est celle de l’accueil et du respect des droits fondamentaux. A ce titre, la mise en place des « hot spots » nous inquiète tant elle préfigure ce « tri ».

Nous demandons une révision du droit d’asile européen en commençant, comme le préconisent le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe et le Rapporteur spécial sur les droits des migrants de l’ONU, par suspendre puis abolir le dispositif Dublin III, jugé inefficace et inopérant. De plus, il est de la responsabilité des États européens d’élaborer un plan stratégique global et durable comportant des clés de répartition, respectant le droit d’asile et s’accompagnant de moyens financiers dédiés. Une réflexion incluant les pays d’origine doit aussi s’engager au plus vite sur des voies légales de mobilité et ce, en faveur d’une migration circulaire.

 

L’exemple du bidonville de Calais

Présent depuis 2003 à Calais, Médecins du Monde a vu s’installer dans la « New Jungle » de Calais des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Éloignées du centre-ville, ces populations exténuées après de douloureux parcours migratoires sont « parquées » par les autorités sur une ancienne décharge publique. En juillet dernier, devant la dégradation de la situation sanitaire et l’absence de réponse des pouvoirs publics, nous avons déployé avec d’autres associations un dispositif habituellement réservé aux terrains de crises. Depuis cette date, le manque de volonté politique des autorités se traduit toujours par une improvisation permanente qui conduit à des réponses sous-calibrées laissant ces milliers de personnes dans la plus grande précarité. De graves questions sécuritaires sont venues récemment s’ajouter aux difficultés quotidiennes, compliquant la vie des migrants et des équipes salariées et bénévoles.

Tout comme nous, le défenseur des droits a pointé le non-respect des droits fondamentaux des personnes vivant dans ce bidonville. Devant cette violation de plusieurs droits fondamentaux et en s’appuyant sur les Conventions de la Cour européenne des Droits de l’Homme et la Convention de Genève, Médecins du Monde a donc déposé auprès du tribunal administratif de Lille un référé liberté contre l’État français afin que celui-ci mette en place des mesures urgentes d’accueil et de protection. Les requérants individuels et principaux ont partiellement obtenu gain de cause : en effet, l’État a eu quarante-huit heures pour procéder au recensement des mineurs isolés en situation de détresse et se rapprocher du département du Pas-de-Calais en vue de leur placement. L’État a également eu quelques jours pour créer des points d’eau supplémentaires et mettre en place des latrines. Enfin, obligation lui a été faite d’instaurer un système de collecte des ordures et de bennes supplémentaires, mais aussi de procéder au nettoyage du site et de dégager un accès au camp pour les services d’urgence.

Dans les jours et les semaines qui suivent, puisse la justice donner raison aux voix des exilés et leur permettre d’accéder à une vie meilleure. Puisse également nos décideurs, appuyés par une forte mobilisation de la société civile, reconnaître l’apport humain, démographique et économique de la migration et sortir de l’incapacité à imaginer un monde où l’on circule librement.

 

Dr Françoise Sivignon, présidente de Médecins du monde

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