Auteur(s)

Jean-Marc Biquet

L’action humanitaire en milieu carcéral est peu documentée, ce qui laisserait penser qu’elle est également peu développée : ne rentre pas en prison toute ONG qui le souhaite et l’information sur ce qui s’y passe n’est a priori pas disponible publiquement. La situation est donc paradoxale, et l’on peut aussi aisément considérer que les détenus sont parmi les moins susceptibles d’accéder à une aide extérieure quand celle-ci est nécessaire.

is au ban de la société pour ce qu’ils ont fait ou pour ce qu’ils pensent, les prisonniers sont totalement dépendants, pour leur bien-être, du bon vouloir des autorités. Si la situation sanitaire est désastreuse, c’est bien souvent le résultat d’une négligence parfaitement volontaire : la sécurité est la préoccupation principale – voire unique – des autorités et la couverture, dans la dignité, des services de base comme la nourriture, l’hygiène, la santé ou la protection des droits des prisonniers vient éventuellement après comme le rapportait Manfred Nowak en 2010 (à l’époque rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture), après quatre années passées notamment à visiter de très nombreux centres de détention dans le monde entier1.

Une des raisons du manque de projets d’assistance en milieu de détention est très certainement l’ensemble des difficultés liées aux conditions d’action : ce qui peut être fait en prison dépend totalement des autorités et est imposé par celles-ci ou l’objet de négociations très serrées. En fait, l’ensemble des problèmes pouvant se poser dans tous les projets humanitaires, quels qu’ils soient, existent en prison, mais de manière plus dense qu’ailleurs (risques d’instrumentalisation, de complicité, de manque d’adhérence des personnes aidées, atteintes à l’indépendance et à l’impartialité, problèmes de sécurité…).

Médecins Sans Frontières (MSF) a une certaine pratique des actions en milieu carcéral visant à répondre à une urgence médicale vitale pour la population qui y séjourne (choléra, famine, etc.). Parfois, l’organisation prend l’initiative de proposer une action de prise en charge des détenus atteints d’une maladie chronique et sans accès jusqu’alors à une prise en charge complète par les autorités responsables (tuberculose (TB), sida…)2. L’action est alors de plus longue haleine pour répondre à ce problème de santé publique.

L’expérience de MSF au Myanmar illustre bien ce cas de figure et les difficultés pour atteindre des objectifs à la fois en termes de résultats (pérennité de la prise en charge médicale correcte et complète des patients) et de conditions de travail (minimisation de l’instrumentalisation, accès indiscriminé aux patients dans le besoin…).

 

Une opportunité exceptionnelle

Agir en tant qu’acteur humanitaire au Myanmar est très compliqué. Si la situation actuelle de 2014 a quelque peu évolué, au début des discussions sur une action de MSF en prison (2008), les acteurs humanitaires et autorités du Myanmar avaient des relations basées sur la défiance : le régime, connu pour être l’un des plus durs de la planète jusqu’à la dissolution de la junte en 2011, voyait d’un très mauvais œil l’action humanitaire étrangère, surtout dans les régions sensibles. Les besoins humanitaires existent (conflit, pauvreté, faible performance des services de santé3, aléas climatiques4.…), mais les conditions de travail imposées rendent l’action très difficile : blocages et tracasseries administratives ; accès à toute zone de conflit dans l’Est du pays quasiment impossible à obtenir, discussions avec les autorités filtrées par des porte-paroles de ministères qui n’ont pas de pouvoir décisionnel ; taxes à l’importation prohibitives ; tentatives de contrôle sur le personnel local obligeant à des négociations incessantes et aux résultats incertains ; financements difficiles à obtenir des bailleurs de fonds, etc.

Il faut ajouter à cela une très forte méfiance, à l’époque, de l’opposition birmane en exil ou en détention, ainsi que de certains milieux activistes dans le monde qui accusaient les acteurs de l’aide de faire le jeu du régime dictatorial en agissant au Myanmar5. Les autorités ont le pouvoir discrétionnaire de décider de tout en ce qui concerne l’action humanitaire, sans que les critères de décisions soient toujours lisibles et compréhensibles par les acteurs de l’aide. Par conséquent, le besoin d’accepter des compromis (certains parlent de compromission) est souvent, chez les acteurs humanitaires, l’objet de débats internes tendus6.

En 2008, le bureau Suisse de MSF à Yangon a été, contre toute attente, approché officieusement pour venir travailler dans la prison d’Insein : le « Myanmar’s ‘silent killing field’7 » . Un ancien responsable de la santé des prisonniers a contacté MSF pour développer un programme sida en prison, car rien n’avait été fait jusque-là pour les patients infectés. Cet interlocuteur avait déjà côtoyé et apprécié les programmes sida de MSF ouverts dans différentes régions du pays. Selon les informations obtenues, c’est la mort en prison de prisonniers politiques atteints du sida qui a poussé les hauts dirigeants de la Junte à exiger que quelque chose soit fait pour éviter que cela ne se reproduise.

Or, depuis 2005, plus aucune organisation étrangère n’opérait en prison8.

Les données médicales fournies par les responsables birmans montrent que le sida et la TB sont les premières causes de mortalité dans les prisons (27 % des décès dans la prison d’Insein en 2008 étaient liés au sida9) même si le nombre de décès a déjà diminué depuis que le programme national de lutte contre la TB a commencé à détecter et à offrir des traitements aux patients atteints de TB pulmonaire (frottis positifs).

La prison d’Insein, la plus grande du pays, héberge de 6.000 à 8.000 prisonniers, dont certains seulement en transit, le temps de leur procès ou avant un transfert vers un camp de travail. Par ailleurs, 1/5 des prisonniers sont des femmes. Toujours selon les données fournies par les autorités, la prévalence du sida était de 30 % en 2011 parmi la population de prisonnières travailleuses du sexe (contre une prévalence de 0,67 % dans la population générale du pays). Enfin, le nombre de cas de TB était 25 fois plus important en prison que dans la population générale (selon l’Organisation Mondiale de la Santé, 525 cas pour 100.000 personnes dans la population générale).

 

Un temps de réflexion et négociation

À Médecins sans Frontières, le débat sur la saisie d’une telle opportunité s’est aussitôt enflammé : peut-on, par principe, accepter de collaborer avec un régime dictatorial pour assister une population, certes dans le besoin, mais dont le bien-être est de la responsabilité exclusive des autorités ? Va-t-on aider à « remettre sur pied » des patients pour qu’ils soient « broyés » par le système juste après ? Peut-on refuser d’envisager une intervention auprès de personnes vivant dans des conditions, sanitaires entre autres, déplorables alors que MSF a été créée pour « aller là où les autres ne vont pas »10 ? Ne faut-il pas tenter une action au risque de rapidement renoncer (et éventuellement dénoncer l’inacceptable) ? La décision a été prise d’entamer les négociations en se donnant tout le temps nécessaire pour atteindre des conditions de projet acceptables.

Durant la phase de négociation, MSF a mené une réflexion interne sur les conditions à remplir a priori pour rendre envisageable son investissement. Ce travail a permis d’établir une sorte de tableau de bord permettant aux gestionnaires du projet de faire un suivi rapproché du développement des négociations et activités.

Les préconditions au démarrage et à la poursuite des activités sont de trois ordres :

  • En matière de sécurité :
    MSF refuse la présence d’armes et tout autre moyen de contraintes dans sa clinique. Le personnel MSF, choisi uniquement par l’organisation, ne peut être soumis à des menaces ou être obligé de participer à des actes qui seraient néfastes à la santé ou au bien-être des patients. L’accès du personnel MSF, étranger ou birman, à la clinique, doit être garanti. Les patients doivent avoir accès sans restrictions à la clinique MSF (prisonniers de droit commun comme prisonniers d’opinion) et sur base volontaire, selon les besoins de la prise en charge médicale déterminés par le personnel MSF ou à la demande du patient en cas de problème.
  • En matière de procédures et protocoles de prise en charge :
    Les protocoles sont développés selon les critères de qualité de MSF. Les patients sont consultés selon des conditions strictes de confidentialité (salles de consultation et données médicales). Les références vers des institutions spécialisées doivent être possibles.
  • En matière de stratégie de projet :
    MSF offre un soutien aux autorités pénitentiaires pour une période de cinq ans, moyennant la volonté affichée par ces autorités d’investir dans la santé des prisonniers au-delà du sida sous forme de cogestion. Cette période est estimée suffisante pour permettre le renforcement des capacités et le transfert de compétences avant le retrait de MSF. De son côté, l’ONG s’engage à trouver les moyens humains et matériels nécessaires ainsi qu’à garantir l’approvisionnement en antirétroviraux (ARV) et autres médicaments pour les patients mis sous traitement, et ce jusqu’à un an après le départ de l’organisation, quelles qu’en soient les raisons.

Pour maximiser les chances de réussite de cette phase d’observation, Médecins sans Frontières a décidé de ne faire aucune publicité sur les négociations et le démarrage éventuel de cette nouvelle activité. Des contacts furent néanmoins pris avec la diaspora pour savoir comment pourrait être perçu le travail médical de MSF dans une prison birmane. Il faudra ensuite deux ans de tractations pour que les deux parties se sentent suffisamment en confiance et que démarrent les activités de MSF dans la prison.

 

Une mise en œuvre sous haute surveillance

Une lettre d’entente est signée en août 2010 entre les autorités pénitentiaires et Médecins sans Frontières permettant de débuter une collaboration en matière de prise en charge des prisonniers atteints du sida. La lettre précise que, si cette collaboration s’avère fructueuse, il pourra y avoir un élargissement des soins médicaux fournis par MSF.

Chacune des parties se sont alors observées et testées durant toute la phase de démarrage des activités qui a concrètement commencé fin 2010. Les équipes MSF ont pris en charge, à la clinique MSF installée dans la périphérie de la prison elle-même, les 140 prisonniers (nombre mentionné dans la lettre d’entente) référés par les services médicaux de la prison.

Consciente des dangers d’instrumentalisation de son action, MSF s’est alors imposé un régime spécial de suivi des activités et des négociations pour réagir immédiatement aux problèmes rencontrés : tableau de bord d’indicateurs liés aux conditions de travail ; groupe de réflexion impliquant des personnes d’expérience, non liées à la gestion du projet, pour faire régulièrement le point sur l’état des négociations ; visite annuelle d’évaluation du projet, etc. MSF a considéré la première année comme une phase pilote devant idéalement mener à l’intégration de la prise en charge du sida dans l’offre générale de soins de la prison et à une réelle cogestion de l’offre de soins.

 

Des résultats remarquables

Sur les quelques trois années de collaboration, les équipes de Médecins sans Frontières ont engrangé d’indéniables succès :

  • Quelques 1.401 patients (15.188 consultations au total) ont pu être suivis par MSF dont 448 mis sous ARV dans des conditions de travail satisfaisantes. De plus, les autorités ont accepté et respecté les préconditions de MSF durant toute la période, en matière de protocoles de prise en charge, d’accès et de sécurité.
  • En termes de mortalité, alors que 49 décès étaient répertoriés comme dus au sida en 2010, 23 le furent en 2011, 12 en 2012 et 19 en 2013. Les décès survenaient souvent alors que les patients venaient à peine d’être référés à MSF dans un stade très avancé de la maladie.

Outre les consultations médicales et psychologiques autour du sida, Médecins sans Frontières était en charge des maladies opportunistes, des autres pathologies sexuellement transmissibles, de la vaccination (dont l’hépatite) et des références vers des services spécialisés ou des hospitalisations.
Bien perçues par les patients qui bénéficiaient de leurs services, les équipes MSF n’ont jamais eu à entendre d’histoires de violences exercées par le personnel pénitentiaire à l’encontre d’un ou des prisonniers.

Les relations entre le personnel MSF et les autorités de la prison étaient cordiales, et les réunions de coordination pour le suivi et la gestion des problèmes qui ne manquaient pas de se poser, se sont montrées efficaces : citons, à titre d’exemple, la question des discriminations ainsi que de la prise en charge des patients relâchés de prison et des patients venant d’autres prisons du Myanmar. Très rapidement, les patients vus par Médecins sans Frontières ont subi, parce qu’identifiables comme porteurs du virus du sida, certaines formes de discrimination de la part des autres prisonniers et du personnel de la prison : tâches ménagères imposées ou refusées, brimades et paroles humiliantes. Les autorités carcérales, dûment informées, ont permis une rectification des comportements. L’ouverture de cellules réservées aux prisonniers atteints du sida, imposée par les autorités pénitentiaires, a été très bien vécue par les malades eux-mêmes. Les malades, une fois stabilisés, pouvaient réintégrer les cellules communes. Un travail de sensibilisation du personnel médical et de la sécurité de la prison a néanmoins permis d’arrêter les discriminations.

Contrairement aux idées reçues, la prison est un espace ouvert, dans le sens où les prisonniers finissent, pour la plupart, à la quitter : soit parce qu’ils ont purgé leur sentence, soit parce qu’ils bénéficient d’une amnistie. Par la négociation, les équipes MSF ont pu obtenir de recevoir à l’avance la notification des relâches prochaines de prisonniers-patients. Un maillage avec les structures médicales (ONG nationales, internationales ou ministère de la Santé) à même de prendre en charge ces patients dans leurs région d’origine, a permis de référer avec succès 86 % des prisonniers remis en liberté.

À un moment donné, les équipes de Médecins sans Frontières se sont rendues compte que des prisonniers envoyés dans leur clinique provenaient d’autres lieux de détention du pays, sans que MSF ne connaisse les critères de ces transferts (contre paiement ?), ni ne puisse assurer un suivi de ces patients. Devant le risque de devenir le supplétif de l’ensemble du système carcéral birman, alors même que les tractations continuaient pour délimiter les responsabilités de chacun, MSF a dû s’opposer à cette tendance par la négociation (à partir du moment où MSF a annoncé son retrait, l’organisation n’a plus eu de contrôle sur cela. Au total, 25 % des personnes décédées dans la cohorte des patients soignés par le personnel MSF provenaient d’autres lieux de détention qu’Insein, où aucun traitement ou soin du sida n’était disponible).

À l’inverse, MSF a milité avec succès pour que les femmes condamnées pour prostitution11 et testées séropositives puissent rester dans un centre de réhabilitation pour un retour à la vie civile où les conditions de vie sont bien meilleures plutôt que d’aller à Insein. Pour elles, le ministère de la Santé a finalement accepté de mettre en œuvre une prise en charge de la maladie dans ce centre de réhabilitation.

 

Dilemmes et décisions

Toutes ces avancées n’ont cependant pas permis de répondre à trois conditions devenues essentielles aux yeux de Médecins sans Frontières pour continuer la collaboration : un accès indiscriminé pour MSF à tous les prisonniers ayant besoin de soins médicaux, la détection précoce des patients atteints par le VIH et un réel investissement des autorités pénitentiaires pour pouvoir, à terme, assumer totalement leurs responsabilités quant à la santé de la population carcérale.

Éthiquement parlant, il devenait de plus en plus insupportable de savoir que si les prisonniers référés à MSF par les autorités avaient droit à un service de qualité, tous les autres prisonniers dépendaient du système de soins de la prison, connu pour être très limité. Les négociations entamées dès la fin de la première année pour avoir une approche globale de la santé des prisonniers se sont heurtées à un mur de refus. MSF n’a jamais pu intégrer ses services pour les patients atteints du sida dans l’hôpital existant au cœur de la prison, même si régulièrement le personnel MSF a pu le visiter, constater l’absence relative de patients et faire offre d’améliorations des soins dispensés. L’impact sur l’amélioration globale des conditions sanitaires de l’ensemble des prisonniers a donc été limité.

En juin 2012, une épidémie de choléra s’est déclarée dans la prison. Officiellement, quelques 450 patients et membres du personnel de la prison ont été infectés, avec, heureusement, un seul décès. Malgré des demandes formulées non officiellement par des membres du personnel et de la direction de la prison pour bénéficier d’une aide de MSF, toute offre de services par l’organisation a été officiellement rejetée. La collaboration, selon le point de vue des autorités, se confirmait encore un peu plus comme étant une simple sous-traitance de services limités à un acteur extérieur maintenu en périphérie…

Un des problèmes les plus importants rencontrés pour le traitement efficace des patients atteints du sida était la détection tardive des malades, référés le plus souvent à un stade avancé de la maladie. Les tests étaient faits par le personnel de santé de la prison, dans des conditions éthiquement et qualitativement discutables12. La proposition de Médecins sans Frontières en faveur d’un effort commun pour l’accueil médical complet des nouveaux prisonniers, allant dans le sens d’une cogestion de cette prise en charge, a été irrémédiablement refusée. L’administration acceptait seulement une délégation de responsabilité à MSF pour faire le test VIH, dans la clinique MSF, de tous les nouveaux prisonniers référés par leurs soins.

Si, dès la fin de la première année du projet (fin 2011), les discussions entre MSF et l’administration pénitentiaire ont porté sur l’ouverture d’une nouvelle phase de la relation entre partenaires pour le bénéfice des prisonniers, toutes les propositions formulées et amendées d’établissement d’un projet aux contours et à la durée précises se sont vues rejetées, de même qu’un investissement réel des autorités pour être à même de reprendre, à terme, les responsabilités de MSF.
Clairement, et de plus en plus officiellement, les objectifs et limites des partenaires se sont clarifiés… et opposés. Le système pénitentiaire birman n’envisageait pas de s’investir dans la prise en charge du sida au sein des prisons et ne recherchait qu’une sous-traitance de cette activité à un partenaire externe.
En juin 2013, après plus d’un an de négociations, MSF a officialisé sa décision de se retirer de son programme et laissé six mois aux autorités pour élaborer son plan d’action futur. Rapidement, une ONG internationale (The Union) s’est montrée intéressée pour reprendre les activités de MSF dans le cadre imposé par les autorités. La passation peut s’organiser au mieux.

 

Quelles leçons tirer ?

Indépendamment du succès que représente le traitement de tous les patients pris en charge par Médecins sans Frontières et maintenant par une autre organisation ainsi que de l’expérience acquise par l’organisation et son personnel dans le travail en milieu carcéral, des questions restent ouvertes et leurs réponses pourraient différer d’une organisation à l’autre :

Fallait-il commencer une intervention sans que toutes les conditions n’aient préalablement été fixées et codifiées dans un accord complet liant les deux parties ?
Pour MSF, la question de la pérennité d’une action comme la garantie du succès ne sont pas des critères préalables au démarrage d’une intervention. Dans ce cas-ci, il a été jugé que les conditions de début d’une activité médicale étaient suffisantes (phase pilote sur des services limités à la prise en charge du sida, tout en étant transparent sur les objectifs de mener un projet global en bonne et due forme). Indéniablement, au Myanmar peut-être plus qu’ailleurs, la négociation des conditions d’une action dans une prison est cruciale pour maximiser les chances de succès d’une action. La part de risques, inhérente à l’action, est à minimiser en mettant les moyens nécessaires pour répondre à la spécificité de celle-ci.

Est-il possible de prévenir et gérer les difficultés et risques d’instrumentalisation en intervenant au cœur du système répressif d’un régime dictatorial ?
À moins de considérer d’emblée que les prisonniers ne méritent pas, comme tout autre être humain, de recevoir une aide, envisager une action de réponse à des besoins avérés s’impose naturellement. Pour Médecins sans Frontières, le niveau inacceptable de mortalité en lien avec le sida justifie pleinement l’action : le coût-bénéfice de l’intervention penche clairement pour le démarrage du projet. Toutefois, les caractéristiques propres au milieu carcéral, quel que soit le pays, obligent à un suivi (procédures, moyens) particulier pour ce type de projet : les risques de manipulation13 et de participation – même involontaires – à la répression des prisonniers sont réels. Sans être lourds pour autant, les outils spécifiques mis en œuvre par MSF pour ce projet d’Insein peuvent être aisément répliqués dans d’autres expériences similaires.

Une organisation humanitaire, ayant comme mode et modalités d’action de mener des projets limités dans le temps, peut-elle avoir l’ambition, dans un contexte comme le milieu carcéral (au Myanmar de surcroît) de réformer l’absence de soins, puis la prise en charge des patients atteints du sida ?
Au final, le point le plus controversé au sein même de l’organisation aura été l’objectif de permettre à travers une intervention ponctuelle en milieu carcéral des changements structurels dans la qualité de la prise en charge médicale des prisonniers. Le temps est un des facteurs majeurs pour la réussite : au-delà du slogan « on ne peut pas savoir sans avoir essayé », discutable mais bien réel, l’adéquation entre les objectifs du projet et le temps donné pour les atteindre est un enjeu important pour un projet aussi difficile.

Dans le cas présent, les difficultés pour établir des relations de travail entre acteurs étrangers et autorités birmanes ainsi que pour comprendre les raisons d’un refus ou d’une acceptation d’une demande sont connues. D’autres caractéristiques offrent cependant un contrepoids à ces facteurs défavorables : la demande d’action vient des autorités birmanes elles-mêmes. De plus, celles-ci ont commencé à intégrer la prise en charge du sida dans leur offre de services aux populations hors prison et l’enceinte d’Insein dispose de l’infrastructure et du personnel médical nécessaires.

L’entrée en action de Médecins sans Frontières sous la forme d’une phase pilote n’adressant que les besoins en matière de sida peut avoir un impact ambivalent : elle permet à MSF d’être immédiatement efficace pour les patients tout en observant les conditions de collaboration en vue d’un investissement plus important, mais elle prive MSF d’un atout majeur dans les négociations pour un projet de santé global : la demande première des autorités, à savoir la prise en charge médicale des patients atteints du sida, est satisfaite d’emblée. Dès lors, pourquoi accepteraient-elles une collaboration plus large ? MSF a jugé que le risque en valait la « chandelle »…

Nul doute que Médecins sans Frontières aura dans le futur de nouveau à intervenir en milieu carcéral, étant donné les besoins immenses et le peu d’acteurs désireux ou à même de prendre en charge des actions de ce genre. L’impact direct en matière de mortalité sera certainement le critère majeur derrière la décision d’agir. L’expérience impose toutefois d’analyser en profondeur les conditions d’action et de se donner le temps de les mesurer pour prendre une décision informée.

Au-delà de l’implication de MSF dans le futur, au vu des caractéristiques propres au milieu carcéral et à ses défis, et connaissant le manque d’expertise dans le milieu humanitaire en général, l’action humanitaire et médicale en prison pourrait devenir un domaine (une « niche ») où cristalliser l’expérience et l’expertise existante dans un service spécifique. Celui-ci pourrait être développé au sein d’une organisation déjà active (MSF ou autre), voire se développer à travers la création d’une nouvelle organisation.

 

Jean-Marc Biquet
Chargé de recherche, Médecins Sans Frontières
Unité de Recherche sur les Enjeux et les Pratiques Humanitaires (UREPH)

  1. « J’ai eu une impression assez globale des conditions de détention dans le monde. Dans beaucoup de pays, j’étais tout simplement choqué par la manière dont les êtres humains étaient traités en détention. Dès qu’ils sont derrière les barreaux, les détenus perdent la plupart de leurs droits humains et sont tout simplement oubliés par le monde extérieur ». Extrait du Report of the Special Rapporteur on torture and other cruel, inhuman or degrading treatment or punishment du 5/2/2010, p. 61. Consultable à l’adresse suivante : http://www2.ohchr.org/english/issues/torture/rapporteur/index.htm
  2. BIQUET J.-M. « Action humanitaire en milieu carcéral : l’expérience de Médecins Sans Frontières » in Humanitaires en Mouvements, avril 2014, pp. 12-15. Disponible sur : http://www.urd.org/fr/revue_humanitaires/action-humanitaire-en-milieu-carceral-lexperience-de-medecins-sans-frontieres/
  3. Dans son rapport de 2000 sur l’état de la santé dans le monde, l’OMS classe le Myanmar dernier en matière de performance du système de santé. Disponible sur : http://www.who.int/whr/2000/en/whr00_en.pdf
  4. Le Myanmar est classé le pays le plus à risque dans la zone Asie-Pacifique en 2011 par OCHA (voir http://www.unocha.org/roap/about-us/about-ocha-roap/myanmar)
  5. Voir le rapport de International Crisis Group Myanmar : « The politics of Humanitarian Aid », 2/4/2002 disponible sur le site : http://www.crisisgroup.org/~/media/Files/asia/south-east-asia/burma-myanmar/Myanmar%20The%20Politics%20of%20Humanitarian%20Aid.pdf
  6. TERRY F., « Myanmar. Golfing with the Generals” in Humanitarian Negotiations Revealed. Editions Hurst & Company, Londres, 2011, pp. 109-129.
  7. Référence au titre d’un article de presse parlant de la prison d’Insein paru le 31/5/2009. Accessible sur : http://news.asiaone.com/News/Latest%2BNews/Asia/Story/A1Story20090531-145075.html
  8. En décembre 2005, les autorités birmanes imposent au CICR la présence d’un représentant de l’État lors de toute visite de prisonniers, ce qui est contraire aux pratiques de l’organisation. Le CICR suspend alors son action en prison (jusqu’en 2013 et un accord sur de nouvelles conditions de travail). Voir le communiqué de presse CICR du 15/3/2007 sur http://www.icrc.org/eng/resources/documents/news-release/2009-and-earlier/myanmar-news-150307.htm
  9. A noter que ces chiffres sont sous-évalués selon le personnel même de la prison puisque les malades en stade terminal sont souvent transférés ailleurs en dernière minute pour ne pas gonfler les chiffres de mortalité de la prison.
  10. Titre d’un livre de Laurent Y. « Médecins Sans Frontières, Là où les autres ne vont pas » Ed. Robert Laffont, Paris, 1980
  11. Toute personne condamnée pour prostitution est systématiquement testée pour le sida. Les autres prisonniers ne le sont que s’ils présentent des symptômes faisant penser à cette maladie.
  12. Pas de consentement au test, pas d’information sur les résultats.
  13. Utilisation de la collaboration dans la propagande du régime par exemple, déresponsabilisation totale des autorités en charge…