Auteur

Samantha Brangeon

La question de la gestion des déchets dans les pays en crise ou post-crise n’est souvent pas considérée comme prioritaire tant par les institutions publiques que par les acteurs de l’aide. Ceci peut s’expliquer d’une part, parce que bien souvent les besoins humains sont plus pressants, notamment immédiatement après une catastrophe, et d’autre part, parce que cette question en soulève bien d’autres beaucoup plus complexes, d’ordre structurel et institutionnel (pérennité des systèmes de collecte, faible taux de recouvrement des taxes, absence de centre de traitement et/ou d’enfouissement, le faible niveau d’infrastructures routières pour le transport des déchets, etc.).

Or, une mauvaise gestion des déchets peut avoir des conséquences sanitaires, environnementales et économiques catastrophiques : le dernier exemple marquant en date est l’épidémie de choléra de 2011 en Haïti provoquée par une mauvaise gestion des excrétas dans une base de soldats casques bleus, causant la mort de plus de 10 000 personnes 1. Les camps de réfugiés, qu’ils soient permanents ou temporaires, et la réponse humanitaire associée, ont également bien souvent un impact négatif direct sur l’environnement ainsi que sur les moyens de subsistance des populations hôtes2.

Les acteurs humanitaires intervenant dans un pays sont, au même titre que les ménages, industries ou institutions, des producteurs de déchets. Leurs programmes et le fonctionnement de leurs opérations génèrent en effet des déchets, qui peuvent être nocifs pour l’environnement s’ils ne sont pas gérés de manière adéquate : déchets médicaux des programmes d’assistance médicale, huiles de vidange usagées/batteries des véhicules des organisations, déchets d’emballage liés aux distributions de biens non alimentaires3, etc.

Pourtant, dans quelle mesure les organisations de l’aide ont-elles conscience de cette problématique ? Comment sont gérés ces déchets ? De quelle manière les organisations s’impliquent-elles dans la réduction des déchets qu’elles produisent ? Pour tenter de répondre à ces questions, le Groupe URD a réalisé fin 2014, en partenariat avec son partenaire le CEFREPADE4, une étude visant à faire un état des lieux des pratiques des ONG en matière de prévention et de gestion de leurs déchets en Haïti.

 

L’exemple d’Haïti

Cette étude a montré que les organismes internationaux opérant en Haïti dans le cadre d’actions humanitaires ne prenaient que très faiblement en compte la thématique des déchets dans le fonctionnement de leur structure et les programmes. Ceux-ci, y compris ceux impliqués directement dans des programmes de gestion des déchets ou d’eau et assainissement dans des quartiers précaires, n’ont que très faiblement conscience de la quantité des déchets qu’ils produisent et de la manière dont ils sont gérés, au-delà du contrat de service qu’ils signent avec des entreprises locales de collecte. Leur intérêt principal porte en effet sur la collecte et non sur le devenir de leurs déchets une fois ceux-ci collectés. Or, dans de nombreux pays du Sud, les déchets sont enfouis ou tout simplement déposés dans des décharges incontrôlées ne respectant aucunement les mesures d’hygiène et de protection de l’environnement, ce qui génère des contaminations des sols et des nappes phréatiques importantes.

Cette prise de conscience sur la quantité et le devenir des déchets produits, est encore plus faible lorsqu’il s’agit des déchets dits « de programmes » car ceux-ci ne sont pas stockés et donc moins visibles (par exemple, les déchets liés à des distributions alimentaires qui n’appartiennent plus à l’acteur humanitaire mais au bénéficiaire). Certains bailleurs de fonds exigent désormais que les organisations qu’ils financent s’interrogent sur ces questions en leur demandant de remplir un formulaire détaillant la manière dont seront gérés leurs déchets. Or, ces engagements sont encore très peu suivis sur le terrain.

Par ailleurs, la question de la prévention ou de la réduction à la source de la quantité produite est faiblement prise en compte par le secteur. Les plateformes logistiques fournissant des kits ou denrées alimentaires pour des réponses humanitaires sont encore très peu sensibilisées à ce sujet. Il n’existe en effet presque aucune réflexion sur le choix des matériaux et emballages utilisés. En Haïti par exemple, les acteurs humanitaires continuent à consommer des « boîtes manger » en polystyrène expansé, dont l’importation et la consommation sont interdites par la loi depuis deux ans5 et dont les déchets encombrent les ravines et canaux du pays. Ce constat pose donc un souci d’éthique et nous interroge sur la participation du secteur au marché parallèle et illégal du polystyrène expansé alors que des matériaux alternatifs « biodégradables » ou réutilisables existent.

 

La gestion des déchets : une question également morale

Il est évident que la prise en compte de la thématique par les organisations humanitaires ne règlera en rien la problématique complexe de la gestion des déchets dans les pays en crise. La quantité des déchets générés par les programmes, les bureaux et les employés expatriés ne représente qu’une petite partie de la quantité de déchets générés localement par les populations. Il est également évident qu’améliorer la gestion des déchets et réduire en amont la quantité de déchets produits n’est pas simple à mettre en œuvre, et que cela peut générer des coûts financiers et une modification des pratiques logistiques. Les matériaux moins nocifs pour l’environnement peuvent en effet coûter plus cher et le transport des déchets recyclables vers les usines de recyclage peut s’avérer plus complexe.

Mais ne pas prendre en compte cette question va à l’encontre du principe du Do No Harm6 censé guider toute action humanitaire. La réponse humanitaire contribue au problème des déchets dans les pays dans lesquels elle est mise en œuvre. Leur réduction, ainsi qu’une réflexion sur l’amélioration de leur gestion, en se basant sur des opportunités locales existantes, doit être intégrée de manière transversale et systématique dans le modus operandi des acteurs du secteur.

Dans un contexte de raréfaction et d’augmentation de prix des matières premières, le déchet, dont la production par l’homme est illimitée et constante, voit son statut évoluer vers celui de « ressources »7. Pour les pays du Sud, y compris ceux en crise, ce statut est d’autant plus évident en raison du potentiel économique que peut représenter la revente des matériaux. En Haïti, au Cameroun, au Burkina Faso ou à Madagascar par exemple, il existe de nombreuses entreprises de recyclage car un certain nombre de déchets non dangereux (papier, carton, plastiques, métaux, aluminium, etc.) et dangereux (huiles de vidange ou déchets électroniques) peuvent aujourd’hui être recyclés8 dans les pays d’intervention.

De nombreuses solutions existent9, et les acteurs humanitaires doivent se saisir de cette question et s’interroger sur l’étendue de leur responsabilité vis-à-vis des déchets qu’ils produisent à travers tout le cycle de projet, et ce même si le contexte local est contraignant.

Cette thématique soulève en effet un questionnement sur la cohérence entre la prise en compte de la gestion des déchets au siège des organisations et sur les lieux d’intervention, où règne un certain « laisser faire » en évoquant un système public de gestion des déchets défaillant. Cette question soulève aussi des contradictions entre les objectifs de certaines missions (acteurs intervenant dans le domaine de la santé, des déchets, de l’assainissement, etc.), et les valeurs portées par celles-ci, et leurs propres pratiques en matière de prévention et de gestion des déchets.

 

Conclusion

Il est évident que la prise en compte de cette question implique une remise en question des pratiques actuelles et la mise en place de politiques volontaristes. Les acteurs de la solidarité internationale peuvent et doivent se servir de ce levier d’exemplarité afin d’encourager les décideurs politiques et populations bénéficiaires à adopter des pratiques plus respectueuses de l’environnement. Les solutions doivent être développées et adaptées au contexte local, mais également prises en compte de manière institutionnelle et stratégique afin de permettre des changements de pratiques pérennes. Ceci passe notamment par la sensibilisation et la formation, la coordination et la mutualisation des initiatives sur le terrain mais aussi par le plaidoyer auprès des plateformes logistiques.

Il s’agit enfin d’une question d’exemplarité et de transparence, pouvant avoir un impact sur la qualité des programmes et sur l’acceptation des acteurs humanitaires dans leurs zones d’intervention. Elle permettrait peut-être ainsi de répondre aux exigences croissantes de redevabilité envers les populations bénéficiaires.

 

Samantha Brangeon, Groupe URD
Chargée de Recherche « Environnement »

 

Bibliographie

Travaux de recherche :

  • Bras, A. « Éléments pour une définition de la problématique de la propreté urbaine en Haïti : le cas de Port-au-Prince », Thèse de doctorat présentée devant l’Institut National des Sciences Appliquées de Lyon (France) et devant l’Université Quisqueya, Port-au-Prince (Haïti), 2010.
  • Brangeon, S. « Dans quelle mesure la valorisation des déchets constitue-t-elle une opportunité économique pour les pays du Sud : étude de cas Haïti » Mémoire Master Développement Durable et Organisation, Université Paris Dauphine, novembre 2013.

Rapports :

Sites Internet :

  1. https://www.humanitarianresponse.info/en/operations/haiti/health
  2. Refugee Operations and Environmental Mainstreaming : Key Principles for Decision Making UNHCR 2014 http://www.unhcr.org/3b03b24d4.html
  3. Aussi appelés NFI (Non Food Items).
  4. Centre Francophone de Recherche Partenariale sur l’Assainissement, les Déchets et l’Environnement
  5. Arrêté datant du 18 juillet 2013 interdisant la production, l’importation, la commercialisation et l’utilisation, des sacs en polyéthylène et des objets en polystyrène expansé (PSE) communément appelés « styrofoam ». A noter qu’en raison de la porosité des frontières, le degré de mise en application de cet arrêté est très faible, et les sacs en polyéthylène (dit sachets noirs) et « boîtes manger » sont encore très présents sur le marché haïtien.
  6. Principe de « ne pas nuire » de l’aide humanitaire qui a émergé dans les années 90, selon lequel l’action humanitaire doit prendre conscience de ses impacts négatifs sur la zone d’intervention et les réduire.
  7. Brangeon, S. « Dans quelle mesure la valorisation des déchets constitue-t-elle une opportunité économique pour les pays du Sud ? Étude de cas Haïti » 2013.
  8. Détails des types de déchets recyclables en Haïti et coordonnées des entreprises de recyclage dans le rapport complet : http://www.urd.org/fr/publication/rapport-de-letude-sur-la-gestion-des-dechets-en-haiti/
  9. Voir rapport complet pour détails des recommandations/solutions : http://www.urd.org/fr/publication/rapport-de-letude-sur-la-gestion-des-dechets-en-haiti/

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p. 14-16